Bienvenue chez les exclus du chômage

Ils ont grimacé quand on leur a souhaité une "Bonne année!" et ils avaient encore plus la gueule de bois que les autres ce premier jour de l'an. "Ils"? Les milliers de chômeurs exclus par l'Onem.

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En cette période, nous sommes habitués aux articles "Qu'est-ce qui change au 1erjanvier?" Pour des milliers de Wallons et Bruxellois (entre 22 et 40.000 selon les sources), la réponse est: "Tout, ou presque", car ils ne toucheront plus leur allocation de chômage d'insertion, anciennement "d'attente". Depuis le 1erjanvier 2012, avec l'article 63§2 de l'arrêté royal organisant les allocations de chômage, le gouvernement Di Rupo a en effet limité à trois ans le droit au chômage des personnes qui n'ont pas trouvé d'emploi à l'issue de leurs études. Et si les chiffres sont contradictoires (voir cadre), une chose est sûre: la mesure va faire des dégâts. On estime que deux tiers des exclus vont demander un revenu d'intégration (RIS). Mais tous n'y auront pas droit. Plusieurs CPAS et organismes de paiement ont engagé des vigiles pour gérer la tension redoutée.

"Au début, les gens se disaient que ce n'était pas possible, que le gouvernement n'allait pas faire ça ou qu'au moins, il installerait un autre mécanisme à la place", témoigne Thierry Müller, représentant du réseau Stop art.63§2. "Je trouve ça tellement aberrant que je refuse presque d'y penser, confirme Olivier, pianiste et père d'un bébé de huit mois. J'ai beaucoup travaillé depuis la fin de mes études: cours en académie, cours privés (que j'ai déclarés pour ne pas "profiter" du chômage), concerts, enregistrement de CD." Des activités qui ne lui ont toutefois pas permis de rentrer dans les exigences de l'Onem. "Après sept ans de Conservatoire et deux ans dans une école à Paris, c'est quand même fou de galérer autant!"

Certains n'ont été avertis que très récemment. Comme cette personne, contrôlée par l'Onem le 29 décembre à qui on a expliqué que bien que ses recherches d'emploi étaient satisfaisantes, elle serait exclue dans trois jours. Un timing hallucinant pour "se retourner" quand on doit vivre et se loger avec 800 € par mois. Sans compter les délais de plusieurs semaines voire mois que les CPAS débordés prévoient pour donner leurs réponses. "Je ne sais pas comment on va s'en sortir, confie Geneviève de Wergifosse, présidente du CPAS de Seneffe, qui juge cette mesure "catastrophique". On casse des gens qui s'en sortaient tant bien que mal, avec un petit boulot et un complément de chômage et qui gardaient péniblement une place dans la société."

Mériter sa place dans la société

"C'est bien notre modèle de société qui a basculé , estime Patrick Séverin, réalisateur d'un documentaire rassemblant des témoignages de chômeurs intitulé Les parasites. Les allocations de chômage illimitées dans le temps témoignaient d'une vision de société où chaque citoyen avait sa place et pouvait vivre décemment même s'il n'y a pas d'emploi pour tout le monde (selon les estimations les plus basses, il y aurait un job disponible pour 48 candidats à Bruxelles, et 23 en Wallonie – NDLR). Si aujourd'hui, ces allocations doivent se mériter, cela signifie que l'on doit aussi gagner sa place dans la société. Ce changement de vision n'est pas anecdotique."

Outre les questions purement matérielles, la mesure a un fort impact psychologique. "Je vais déprimer parce que le message que ça me renvoie, c'est que je n'apporte rien à la société", explique un des témoins anonymes du film Les parasites. "Il y avait déjà un déséquilibre entre ma compagne et moi en termes d'apport financier dans le ménage, dit aussi Olivier. Maintenant, la balance va pencher encore plus." Que dire du cas de cette mère de famille qui va se mettre à charge de sa fille de 19 ans? "Comment une mère vit ça? Et sa fille? Quels rapports ça va créer?", s'inquiète Thierry Müller. 

"Si on exclut les gens d'un système économique, ils vont nourrir l'économie souterraine", prévient un des témoins du documentaire de Patrick Séverin. Par exemple, alors qu'il trouvait normal de déclarer ses cours de piano, Olivier va désormais se faire payer au noir. Vive la débrouille (vivre en squat, récupérer de la nourriture ou des vêtements) et les réseaux de solidarité. Aurélie appartient à un collectif qui cultive un potager pour se nourrir et achète le reste grâce à un "pot commun" alimenté par une quinzaine de personnes, en fonction de leurs revenus. Grâce à ce système de solidarité autogéré, Aurélie et son fils parviennent à vivre avec 500 € par mois. "Si je devais payer un loyer à Bruxelles, ce serait impossible, même avec 1.000 €."

"On crée des situations d'une grande violence , résume Thierry Müller. Et pour gagner quoi?" L'économie réalisée par l'application de l'article 63§2 ne représentera en effet que 0,1 % des dépenses de l'Etat en 2012 (contre 8 % d'évitement fiscal des sociétés, par exemple). Des chiffres qui laissent d'autant plus perplexe que, juste avant de mettre cette mesure en application, le gouvernement Di Rupo s'était engagé à "faire sortir 380.000 personnes de la pauvreté à l'horizon 2020".

Qui sont particulièrement touchés par la mesure?

• Les femmes. Plus nombreuses à travailler à temps partiel avec un complément de chômage, souvent cohabitantes, elles représentent 60 % des exclus.

• Les cohabitants. Un exclu sur deux est cohabitant et n'aura donc pas droit au RIS si son partenaire gagne plus de 1.100 €/mois. Soit une perte d'environ 400 €/mois pour ces ménages au budget déjà maigre.

• Les Wallons. Et, parmi eux, les moins de trente ans sont particulièrement nombreux.

• Les habitants des communes pauvres . En Wallonie, Liège (7.000) et Charleroi (5.000) sont, sans surprise, les plus touchées. A Bruxelles, 70 % des exclus vivent dans le "croissant pauvre": Bruxelles, Schaerbeek, Molenbeek, Anderlecht. 

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