Bernard Lavilliers « Je n’ai pas dit que j’allais changer le monde »

Deux albums en un an, deux concerts belges à venir, Bernard Lavilliers nous a fait un bien beau caprice. Et puisque "Acoustique" plonge dans son passé, nous l’avons suivi dans l’exploration de ses mystères anciens.

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Généralement, il met deux ou trois ans entre chaque album. Cette fois, moins d’une année après le très bon "Baron Samedi", Bernard Lavilliers revient à la fois en concert et en CD. "Acoustique" est une magnifique relecture de quinze chansons plus ou moins mythiques de son répertoire. Pas d’électricité comme le titre l’indique mais une foison d’instruments et d’idées. Des invités pour quatre duos: Catherine Ringer sur Idées noires ("J’avais besoin d’une femme d’expérience"), Jean-Louis Aubert pour On The Road Again ("On se connaît depuis le début"), Oxmo Puccino dans Les barbares ("Ça m’intéresse les gens qui ont un vocabulaire étendu et jouent avec leurs mots") et le chanteur sénégalais Faada Freddy, rencontré au studio, avec Melody Tempo Harmony ("Un personnage, il a quelque chose qui va marcher").

Mais la valeur ajoutée la plus impressionnante de cet album élégant est la voix de Lavilliers, 67 ans désormais: "Je chante un peu moins la tête dans le guidon, je maîtrise un peu plus. Je suis tombé dans une bonne période avec la voix assez calme. Parce que, oui, je dois parfois me calmer, même si ces dernières années, je chante un peu différemment, plus dans le souffle. Même si je dis des choses épouvantables comme dans Les mains d’or, je le fais avec plus de distance".

Parmi vos quelque 200 chansons, comment avez-vous choisi les 15 élues?

Bernard Lavilliers – Je ne voulais pas de musiques comme La salsa, trop colorées pour pouvoir les éclairer différemment. Je voulais surtout des textes restés actuels. Comme Noir et blanc, plus que jamais vrai aujourd’hui. Ou Petit"Un enfant avec un fusil trop grand", vous en voyez tous les jours à la télé (quelques heures avant l’interview, l’Etat Islamique postait une vidéo où un enfant de 10 ans exécute deux "espions" russes). Ou La grande marée, qui annonce cette nouvelle civilisation uniforme qui nous a envahis petit à petit. La consommation frénétique. Une espèce de militarisation aussi. "Des enfants qui jouent à l’ombre des matraques". Voilà, c’est la France aujourd’hui. "Nos spermatozoïdes… placés dans des banques", à l’époque, ce n‘était pas d’actualité. On en était aux téléphones à cadran en bakélite. Aujourd’hui, face à l’anonymat absolu de nos villes, de nos vies, les gens tueraient leur mère pour le quart d’heure de célébrité dont parlait Andy Warhol. Les islamistes ont même menacé: "Vous aurez une autre grande marée d’attentats"! Le fait qu'ils reprennent ce terme de "grande marée" me rend un peu dingue.

La chanson date de 1975. Quel sentiment cela donne d’avoir écrit des chansons prophétiques?

B.L. – On préférerait que ça n’arrive pas, on chante pour ça d’ailleurs. Mais je n’ai jamais dit que j’allais changer le monde. Je ne suis pas vraiment déçu. Emile Zola n’a pas changé la condition ouvrière. Par contre, on se souvient de ce qu’il a écrit. J’ai décrit mes contemporains et ce qu’ils vivaient. Et puis, il faut trouver des rimes qui parfois vous amènent un mot auquel vous n’aviez pas pensé. Ça ouvre. L’inconscient travaille là-dessus. Pour cette chanson, il y a aussi l’influence du 1984 de George Orwell. Ce qu’on écrit est toujours le fils ou le cousin de quelque chose.

Vos parents semblent vous avoir beaucoup apporté et pourtant vous les avez quittés tôt et vous avez mal tourné.

B.L. – J’ai mal tourné parce que j’en ai eu envie. Il y avait aussi une dimension esthétique. Je n’étais pas en révolte contre l’autorité. Même si les gens adorent croire ça, ce n’est pas toujours la société qui vous pousse. Je me suis barré de ma famille à 16 ans pour aller travailler. Je n’avais rien contre mes parents. Je leur dois en effet beaucoup. Ma mère m’a appris à lire bien avant l’heure et j’ai adoré ça. C’était un espace de liberté, de découvertes. J’ai lu énormément d’auteurs qui parlaient de voyage et ça m’a donné envie de partir. Mon père écoutait pas mal de jazz et de musique afro-cubaine qui m’ont donné le goût des tempos qui balancent. On n‘entendait pas beaucoup ça à la radio, à part chez Daniel Filipacchi. Mon père s’était abonné à la Guilde internationale du disque. C’était très utile, cette collection. C’est ainsi que j’ai découvert sur des 30 cm des compilations de Thelonious Monk, John Coltrane, Charlie Parker, Miles Davis…

Ce parcours musical à part ne vous a pas mis en marge des artistes français qui découvraient le rock dans les années 70?

B.L. – Ça m’a donné des caractéristiques différentes, mais pas isolé. Je n’ai pas étudié les Beatles à la guitare, mais la guitare manouche, puis la bossa-nova au Brésil. A partir de Memphis, je n’ai pas suivi la route du blues jusqu’à Elvis Presley. Je suis parti plein Sud, avec le goût pour les percussions, des rythmes chaloupés, des femmes métisses et de la caïpirinha. Ça m’a donné une vision très différente.

Vous ne vous êtes pas facilité la tâche en jouant au baroudeur. Une partie du public a dû vous repousser sans écouter vos chansons.

B.L. – Oui, sûrement. Mais ils se sont rattrapés depuis. Un ancien boxeur aux muscles saillants en débardeur de cuir… Ça donnait l’impression d’un primate qui ne pouvait pas s’exprimer. Et puis j’étais très agressif dans mon attitude. Je poussais le bouchon pour voir. Je ne voulais pas ressembler aux chanteurs bien mis, en jeans pattes d’éléphant ou en col roulé. Mais ça fait un moment que je ne suis plus dans ce truc-là, depuis 86-88.

Vous mettez toujours en avant votre sens critique, votre lucidité. Etes-vous parfois heureux, parfois satisfait?

B.L. – Il y a des moments où on est heureux, satisfait, jamais. On est toujours à la recherche de quelque chose. Le plus dur, c’est de ne pas parvenir à écrire et le vrai bonheur, c’est d’avoir fini… jusqu’à la prochaine fois. Cette tension-là envahit la vie quotidienne. On est toujours à la recherche du "haut niveau". Mais je me suis déjà assis en me disant que j’étais heureux, à mi-voix parce que si je le disais trop fort, j’imaginais qu’il allait m’arriver une catastrophe. Il y a des moments comme ça, un peu épargnés. Mais si vous allez un peu gratter autour du monde, vous ne serez jamais tranquille. On n’est pas en permanence écorché vif par rapport à ce qui s'y passe, mais quand même… Et comme je bouge beaucoup… Ceci dit, il faut aussi se blinder quand on voyage, sinon on serait un peu comme un chirurgien qui a peur du sang.

Une vingtaine d’albums, plus de 40 ans de carrière, vous pourriez être fier du chemin parcouru.

B.L. – Comme dirait ma femme, ça serait trop simple que tu sois content. J’ai tendance à oublier ce que j’ai fait. Je suis toujours dans le prochain disque. Rien n’est acquis. Comme disait Claude Nougaro: "J’aurai passé ma vie à faire mes débuts". C’est aussi un gage d’honnêteté de ne pas dormir comme un loir sur son brin de laurier, comme chantait Brassens dans Les trompettes de la renommée.

Est-ce qu’il y a encore quelque chose que vous n’avez pas osé mais qui vous fait envie?

B.L. – Pas me mettre à la peinture. J’adore ça mais je ne suis pas doué. J’ai osé les versions symphoniques, pas encore le blues. J’ai écrit des nouvelles, mais je ne les publie pas. Ce sont des carnets de bord, j’ai d’ailleurs donné ce titre à un album (en 2004). J’ai toujours avec moi des carnets aux couvertures assez rigides pour pouvoir écrire debout. J’y mets tout un tas de choses, des numéros de téléphone, des personnages, des situations, des impressions, des formules. Par exemple, j’étais au Nicaragua pour interviewer Daniel Ortega (alors chef de la junte sandiniste, aujourd’hui président de la République) qui, ceci dit en passant, est devenu catholique pratiquant après avoir été marxiste-léniniste. Et Luis Enrique Mejia Godoy, chanteur officiel des sandinistes, me dit: "Il faut rompre ce silence, il va être mal interprété". Je l’ai noté et utilisé dans Faits divers (de l’album "Solo" en 1991).

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