Benoît Poelvoorde « Moi, franchement, je suis un baraki »

À l'occasion de la sortie de Mon pire cauchemar, nous avons rencontré Benoît Poelvoorde dans un bar namurois. On a causé, causé, causé. Jusqu'à plus soif.

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Vous avez tourné avec Depardieu, Delon et aujourd'hui Isabelle Huppert. Ça fait quoi de côtoyer tous ces géants quand on est né dans la rue juste à côté d'ici?
Benoît Poelvoorde – Les premières fois, c'est étrange. Pour Huppert, c'est spécial car elle peut être agréable, mais quand elle veut, elle peut aussi être franchement désagréable. J'avais donc peur, mais ça s'est vite arrangé. Mais je ne suis pas à égal avec ces gens. Il ne faut pas comparer ce que je fais avec ce que fait Isabelle. On ne boxe pas dans la même catégorie. Elle est au rayon "monstres".

Justement, est-ce que vous travaillez pour devenir encore meilleur acteur ou vous vous laissez aller en roue libre?
Je me laisse aller mais, en même temps, il y a quelque chose de perfectionniste chez moi. Je peux être désinvolte, jamais désintéressé. Mais je dois bien avouer qu'en voyant le prémontage de Mon pire cauchemar, j'ai trouvé que je me reposais un peu trop sur mes acquis. Parfois, c'est vrai, je viens juste avec ma bite et mon couteau. Et encore, des fois, je n'ai même pas mon couteau. Je crois jouer juste dans le film, mais j'aurais pu faire mieux. C'est un peu comme le guitariste qui fait un super-solo, mais qui ne touche pas la magie. Il n'y a pas le moment où l'on se dit: "Il a pris un risque ou deux, il a fait une fausse note, mais putain, c'était bien."

Est-ce que vous croyez que jouer, c'est de l'ordre du don?
Oh oui. Totalement. C'est injuste mais c'est comme ça. Dans ma carrière, j'ai vu des gens travailler beaucoup pour arriver à pas grand-chose. Ils ont une technique, mais il y a un truc qui ne passe pas. Et puis, il y a ceux qui ne font rien et, y a rien à faire, la caméra les aime: ils ont ce truc sacré. C'est comme pour la musique. Y a des mecs qui peuvent travailler pendant quinze ans, ils n'auront pas le truc. Alors que d'autres ont la mélodie à l'intérieur.

En devenant acteur, pensez-vous avoir trouvé votre voie?
Je n'en sais rien. Je crois que j'aurais été plus heureux dans le dessin. Je ne suis pas malheureux, hein, mais je sais que le dessin me rendait particulièrement heureux. J'aimais le côté solitaire de la tâche. J'étais bien. Mais j'aurais pu dessiner vingt ans, je n'aurais jamais eu la grâce. C'est ce que je te disais à l'instant: j'étais laborieux; j'aurais aimé, mais je n'avais pas le talent.

Mais enfin, on peut faire des choses pour lesquelles on n'a pas de talent…
Oh, j'aime bien cette phrase. Mais là, je crois que c'est ma fierté: je fais partie des gens qui ne veulent faire que ce qu'ils savent bien faire. Ou croient bien faire…

Pensez-vous que vous aller crever acteur?
Non. J'en suis intimement convaincu. Alors qu'Isabelle Huppert, oui: elle crèvera en jouant. Elle le dit, d'ailleurs. Elle ne vit que pour ça. Pas moi. Pitié! Les acteurs qui sont sur le retour et qui terminent sur des plateaux pourris en sentant la pisse: non, non. J'espère bien trouver un nouveau truc qui me permettra de m'équilibrer. C'est étrange, je me suis récemment fait la remarque: dans quelques mois, cela fera vingt ans que je fais du cinéma. Je suis "né" en 1992 avec C'est arrivé près de chez vous. Je vais fêter ça parce que c'est là que j'ai rencontré ma femme et que je me suis glissé dans cette voie de l'acteur. Je vais fêter ça, mais je ne veux pas finir comme ça.

"Comme ça". Mais enfin, être acteur, ce n'est tout de même pas honteux…
Non, pas du tout, mais c'est difficile de sortir d'un système. C'est un peu comme si tu sortais de prison. Il faudra que je réapprenne à vivre sans ça. Et je ne parle pas de pognon, ça je pourrais me débrouiller. Il faudra apprendre à vivre d'autre chose. Mais je crois que je suis en train de le faire inconsciemment. Je suis tout doucement en train de me saborder, là…

Ah bon?
Ah ben oui. Je me saborde dans ce qu'ils appellent le cinéma populaire. Depuis Rien à déclarer, j'ai refusé quatre énormes comédies françaises. Ça ne se fait pas, normalement. Aujourd'hui, j'ai davantage envie de projets à l'arrachée. Je me dis que ça va être un peu plus difficile, mais ça va me ramener à quelque chose de plus jouissif.

En parlant de jouissif, dans Mon pire cauchemar, vous jouez un beauf. C'est amusant à interpréter?
Ce n'est pas un beauf, c'est un baraki: c'est différent. Mais moi, franchement, je suis un baraki. J'ai tout l'attirail. Regarde, j'ai une chaîne en or avec la Vierge et sainte Rita, c'est baraki. J'ouvre ma chemise, c'est baraki. C'est comme les bagnoles, j'ai une Porsche décapotable. C'est baraki. Et je la décapote en mettant la musique à fond. Je sais que c'est baraki, mais j'aime ça. Je suis comme ça. Je suis un pouilleux de la rue d'à côté et j'assume totalement.

La Vierge et sainte Rita, c'est pourquoi?
Ce sont des médaillons qui m'ont été offerts par ma mère et ma femme. D'un côté la patronne des causes désespérées, de l'autre la Vierge. J'ai besoin d'avoir une chaîne autour du cou parce que je dois me sentir protégé. Ça fait partie de moi. J'ai quarante-sept ans et je continue de porter une chaîne en or. Ben oui, le baraki, il veut que ce soit de l'or. J'ai été élevé dans l'exercice de la religion et je ne veux pas renier ça. Je crois moins aujourd'hui, mais je reste touché. La religion est quelque chose qui s'écrit dans la survie. Et ça, ça me touche.

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