Benjamin Biolay: « L’humour en musique, ça m’a toujours emmerdé »

Artiste trop doué pour ne pas être jalousé, il tient sa "Vengeance" avec un album qui se mange froid mais qui va nous tenir longtemps au chaud.

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Adolescent, quel est le premier disque que vous avez acheté ou… volé?
Benjamin Biolay – J'ai honte de l'avouer, c'était un album du groupe de hard rock FM américain Journey que j'ai déniché dans une brocante pour 50 centimes (moins d'un euro). C'est la pochette qui m'a attiré. Mais quelle daube!

 

Vous avez appris le trombone à coulisses à l'académie avant de jouer dans un groupe de rock. Regrettez-vous parfois de n'avoir pas persévéré dans ces deux expériences?
J'aurais peut-être voulu aller plus loin avec mon premier groupe rock, juste pour comprendre la dynamique d'une formation de musiciens. J'en ai discuté avec Carl Barât lorsqu'on s'est rencontrés pour la première fois à Bruxelles voici un an. On ne s'en rend pas compte en Belgique ou en France, mais pour toute une génération de fans de rock, Carl Barât restera toute sa vie l'ex-guitariste/chanteur des Libertines, le dernier grand groupe anglais. Quand on parle de la scène anglaise des années 2000 dans les encyclopédies, on cite les Libertines et Amy Winehouse. Il n'y a pas un jour sans qu'on pose à Barât une question sur les Libertines. Ce mec-là, il a un poids énorme sur les épaules.

 

Et Benjamin Biolay, quel poids il a depuis le succès de "La superbe"?
Je n'ai aucun poids. Moi, on ne me propose pas un million de dollars pour reformer mon groupe comme on l'a fait avec Carl. Le succès de "La superbe" en 2009 m'a fait du bien, car il est arrivé au moment où je ne l'attendais plus. J'ai reçu deux victoires de la musique (meilleur album, meilleur interprète)et j'ai dû en écouler 200.000 exemplaires. Il y a des tas de chanteurs moins médiatisés qui font mieux que moi. "La superbe" n'a pas fait de moi un artiste populaire, mes chansons ne passent pas à la radio. Artistiquement, j'ai toutefois été touché par cette reconnaissance, car je n'avais pas fait d'effort pour arriver à un tel résultat. Mais je ne veux pas faire de "La superbe" un mètre étalon et me mettre la pression avec des objectifs de vente.

 

Est-ce que vous faites de la musique aujourd'hui pour les mêmes raisons qu'à vos débuts?
Non. Aujourd'hui, j'apprécie le studio mais aussi la scène et le chant. Ça n'a pas toujours été le cas. Mon parcours artistique n'a été qu'une succession d'actes manqués. Quand j'ai enregistré "Rose Kennedy" en 2001, la voix était le cadet de mes soucis. Je voulais faire un disque de producteur, un album concept avec tout ce que ça implique comme choix esthétiques. Ce n'est qu'avec "Négatif", en 2003, que j'ai commencé à me sentir bien comme chanteur. Quant à la scène, c'est vraiment avec "La superbe" que ça a décollé. Pour la première fois, j'ai oublié toutes mes angoisses.

 

Vous dites que "Vengeance" sonne à 60 % comme vous l'avez imaginé. Quid des 40 % qui restent?
Pour moi, 60 % c'est le bon dosage, car c'est bien aussi de se laisser surprendre. Dans les 40 % qui restent, il y a 20 % qui sonnent complètement différent de ce que j'avais souhaité et 20 % carrément aux antipodes. Je ne m'attendais certainement pas à faire un morceau hip-hop comme Belle époque. De même, je n'ai jamais cru à la chanson Confettis jusqu'au moment où Julia Stone est venue chanter dessus. Dans les sons, j'ai moins élagué que dans le passé. On retrouvait déjà sur les maquettes de mes disques précédents ces sonorités new-wave et cette grosse basse. Mais cette fois, j'ai tout gardé.

 

Plus que de vengeance, c'est de regret dont il est question sur cet album. Pourquoi un tel fil rouge?
C'est un sujet qui m'inspire et qui passe bien dans les textes. Ce n'est pas toujours autobiographique. Mais ce qui me plaît dans une situation de regret et de retrait volontaire, c'est qu'on peut faire dire des choses très fortes à ses personnages. Dans Trésor Trésor, j'évoque quelqu'un qui est à bout, complètement cuit. Il dit "un sourire, c'est un sourire de trop". C'est beaucoup plus intéressant que de chanter "tout va bien, je t'aime et tu m'aimes aussi". Ceci dit, "Vengeance" est un album très lumineux dans le son. Il me rappelle cette réflexion de Ian Curtis (chanteur suicidé de Joy Division): son rêve ultime, c’était que les gens dansent sur sa musique tout en pleurant. C'est ce que j'ai essayé de faire avec "Vengeance".

 

L'amour et la félicité ne vous inspirent pas?
Ce n'est pas facile d'écrire des paroles pour évoquer l'amour ou le bonheur sans tomber dans les clichés. Pour moi, les plus beaux albums qui évoquent l'orgasme sont "A Love Supreme" de John Coltrane et "Focus" de Stan Getz, tous deux des disques instrumentaux.

 

Vous bannissez aussi toute forme d'humour dans vos albums. Vous n'avez pas envie de nous faire rire?
Même quand les grands artistes essaient d'être marrants, je trouve ça lourd. Obladi, oblada, ça m'a toujours fait chier et pourtant je suis un grand fan des Beatles. Vous pouvez prendre mes disques au premier comme au quarantième degré, mais jamais au second degré.

 

Juliette Gréco, avec qui vous avez collaboré en 2003 sur l'album "Aimez-vous les uns les autres ou bien disparaissez", vous a conseillé publiquement d'apprendre à dire "non" et "merci". Avez-vous retenu la leçon?
Encore aujourd'hui, je dis toujours plus facilement "merci" que "non". Je ne sais pas dire non, même quand mon planning me forcerait à le faire. Je profite de toutes les belles opportunités qui se présentent. Agnès Jaoui vient de me proposer un rôle dans son prochain film et ça ne se refuse pas. C'est la raison pour laquelle ma tournée ne démarre qu'au printemps.

 

Dans le journal Le Monde vous dites qu'une chanson ne sera jamais une solution. Ça ne l'a jamais été pour vous?
J'ai dit ça, moi? Je n'en suis pas certain. Je suis sûr qu'il y a des chansons qui ont empêché des gens de se balancer par la fenêtre. Notez qu'il y en a d'autres qui ont poussé certains à commettre l'irréparable. Pour moi, une chanson, c'est plus un besoin qu'une solution. J'ai dû écouter des milliards de fois l'album "The Miseducation Of Lauryn Hill" car ce disque me fait profondément du bien.

 

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Jeudi 18 juillet, scène Proximus

Benjamin Biolay
Vengeance
PiaS

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