Béatrice: Le cauchemar belge

La mort de Béatrice Berlaimont a rouvert d’anciennes blessures laissées par les précédents assassinats d’enfants. Sommes-nous devenus une nation de traumatisés?

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Nos spécialistes

François De Smet est docteur en philosophie à l’ULB

Jean-Yves Hayez est pédopsychiatre aux cliniques universitaires Saint-Luc.

Une photo et une description physique imprimées sur les affichettes de l’association Child Focus. Une ado au regard doux et au sourire timide, quand il s’agissait de prendre la pose. C’est à peu près tout ce que l’on connaîtra de Béatrice Berlaimont, 14 ans. La petite Arlonaise n’est plus là pour nous raconter son histoire. Pour nous expliquer comment, un jour de novembre, elle a fait une mauvaise rencontre sur le chemin de l’école. Comment cet inconnu lui a lâchement ôté la vie avant d’abandonner son corps meurtri, des liens autour du cou et des poings, dans le bois glacé de Sesselich.  

Pourtant, lorsque son visage est apparu sur les avis de disparition de Child Focus, rien ne laissait présumer que cet appel à témoins signerait le début d’une nouvelle tragédie. Un meurtre d’enfant qui plongerait à nouveau la Belgique dans des heures sombres. Sauf à Arlon, peut-être, où les habitants s’étaient mobilisés pour retrouver celle qui n’avait rien d’une fugueuse. "On garde espoir", soutenaient la centaine de bénévoles de la région prêts à remuer ciel et terre pour retrouver la gamine saine et sauve. Mais on imagine que dans les esprits de ces citoyens, trottait aussi le pire scénario.

Impression de déjà-vu

Le premier décembre, tout était fini. Ou plutôt… tout a recommencé. Ouverture des JT annonçant la découverte du corps, résultats attendus de l’autopsie, premiers témoins, premiers suspects. "Un homme petit habillé d’un treillis militaire", évoque-t-on. Comme une étrange impression de revivre la même histoire… Ainsi, le nom de Béatrice vient s’ajouter à la longue liste de ces âmes arrachées à leurs parents, aux côtés de Ann, Eefje, Julie, Mélissa, Loubna, Elisabeth, Stacy, Nathalie… Elles sont si nombreuses que chaque nouvelle disparition de jeune fille ne peut que susciter la psychose au sein de la population. 

"Il est rare qu’un cas de disparition suscite autant d’émoi dans la population " remarquait Dirk Depover fin de semaine dans les médias. Le porte-parole de Child Focus – qui croule sous les appels de parents paniqués – ajoutait que l’avis de recherche publié sur la page Facebook de l’association avait été consulté plus d’1,5 million de fois…

Traumatisme collectif?

Les Belges se remettront-ils de ce nouveau drame? Après Dutroux, Ait Oud et Fourniret, sont-ils prêts à faire face à un nouveau prédateur, un nouvel ogre? L’indignation collective et la colère frénétique suscitées par la libération de Michelle Martin, en août 2012, prouvent en tout cas que le traumatisme est profond, que certaines blessures ne cicatrisent pas. 

Pour le philosophe François De Smet, cette colère et cette frustration collective peuvent s’expliquer par la rupture du contrat social que le citoyen a passé avec la société. "Nous avons accepté d’abandonner une partie de notre liberté, en renonçant par exemple à mener des vendettas privées, contre la garantie d’une protection de l’Etat. Or, lorsque quelque chose d’aussi terrible que le meurtre d’un enfant survient, cela nous prouve que malgré la sécurité que suppose l’existence de ce contrat, nous ne sommes pas à l’abri d’un coup de folie."

Si tel est le cas, on comprend que les Belges, qui ont vu les affaires sordides se succéder depuis Dutroux, s’interrogent sur la validité dudit contrat. Sur la capacité de notre société à protéger ses sujets les plus vulnérables.

Mais peut-on pour autant parler de traumatisme? "Nous sommes il est vrai dans une situation particulière. Car la colère des Belges envers les institutions provient aussi du fait qu’à l’époque de l'affaire Dutroux, c’est en raison de la guerre des polices ou de la nonchalance de certaines personnes qu’on a été incapable de sauver ces petites filles. Alors qu’on avait les moyens de le faire…" Mais on se tromperait, estime par ailleurs François De Smet, en imaginant que le meurtre d’enfant est mieux toléré dans d’autres pays que le nôtre. "C’est quelque chose qui reste inscrit contre l’ordre des choses. Mais nous avons peut-être plus de mal, ici en Belgique, à accepter la fatalité."

Les mots pour le dire

L’"affaire Berlaimont" aurait aussi ceci de particulier qu’elle est la première affaire de meurtre d’enfant à laquelle est confrontée la nouvelle génération. Et à l’heure d’Internet et du multimédia, aucun détail de l’affaire ne va lui échapper, y compris malheureusement les plus sordides… Le nombre d’appels lancés à Child Focus concernant la manière d’aborder le sujet avec les enfants et les ados témoigne également de l’inquiétude de parents qui, pour certains, ont gardé avec beaucoup d’émotion le souvenir des précédentes affaires. Mais comment évoquer un sujet aussi sensible, un drame aussi indescriptible, sans transmettre aux jeunes le poids des événements du passé auxquels ils sont étrangers?

Le pédopsychiatre Jean-Yves Hayez se souvient qu’à l’époque de l’affaire Dutroux, il avait collaboré avec la RTBF à la réalisation d’un numéro spécial de l’émission pour enfants Ici Bla-Bla, sur la RTBF. "A travers une émission très didactique, l’objectif était de libérer l’émotion et le traumatisme de l’enfant et des parents et d'amorcer la discussion. Aujourd’hui, avec le meurtre de la petite Béatrice, les Belges de 35 à 50 ans qui ont vécu cette période noire de l’affaire Dutroux ressentent à nouveau cette émotion collective. En même temps, à l’époque, il était question de plusieurs enfants agressés en même temps. Emotionnellement, c’était vraiment très lourd."

Est-ce pour autant inapproprié de faire des rapprochements entre des meurtres d’enfants qui se sont passées à des années d’écart et qui n’ont, au-delà du terrible décès de la victime, aucun rapport les uns avec les autres? Ne tombons-nous pas dans la psychose? "On ne peut s’empêcher de faire des liens entre ces meurtres d’enfants qui nous ont secoués. Et c’est normal: mettre les choses ensemble fait partie du processus de guérison. Ça nous aide à mieux comprendre."Reste que dans cette nouvelle affaire, les circonstances de l’enlèvement de la petite Arlonaise ont quelque chose d’effroyable tant elles sont ordinaires. Comment ne pas craindre le pire en laissant chaque matin son enfant prendre le chemin de l’école? Jean-Yves Hayez conseille aux parents qui souhaitent parler de cette affaire avec leurs enfants de les rassurer "tout en leur rappelant que nous ne sommes pas au paradis, que le monde n’est pas complètement sûr". Mais que les parents veillent… 

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