Bart De Wever: « Notre jour viendra »

Son parti a perdu une bataille, pas la guerre. En attendant, le boss de la N-VA flingue Di Rupo, refait le match et prépare la riposte. Morceaux choisis.

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Il est frappant de constater que la question que l’on vous a le plus posée récemment est: "Comment allez-vous politiquement?"
Bart De Wever – Oui, et souvent avec empathie. Presque comme si les gens qui demandent ça se trouvaient face à un malade en phase terminale. Mais le parti va bien, ne vous faites aucun souci!

Comment se passe la vie hors des négociations?
Si j’en crois les partis traditionnels, la population serait soulagée d’avoir finalement un gouvernement. Je ne veux pas gâcher leur enthousiasme, mais ce n’est pas exactement ce que j’entends dans la rue. Beaucoup de gens me disent surtout qu’ils se sont fait rouler dans la farine. J’ai personnellement vu et entendu que les francophones étaient mûrs pour une série de réformes fondamentales. Et si les Flamands avaient refusé la note Di Rupo, les choses auraient pu basculer dans l’autre sens. J’en suis convaincu.

Alexander De Croo vous accuse publiquement d’"avoir mangé" votre parole. Vous lui auriez assuré que la N-VA dirait "oui" à la note Di Rupo qui était sur la table.
De Croo raconte une demi-vérité et il le sait parfaitement. La note Di Rupo est sortie un lundi et a immédiatement été bien accueillie par les médias. C’est alors que j’ai dit à De Croo: "Elio a l’opinion dans sa poche. Si ça continue comme ça, nous ne serons plus en position de force pour négocier". Vous voyez la nuance?

En fait, la Flandre a besoin de Di Rupo. Il a visiblement réussi à convaincre la population…
Faux. Absolument faux.

Mais la réalité nous montre quand même que Di Rupo…
(Nous interrompant.) Votre question pourrait signifier que Di Rupo est un brillant stratège, qu’il serait tellement plus clairvoyant et intelligent que tous les autres réunis. J’ai beaucoup de respect pour Elio, mais l’image que vous véhiculez de lui ne colle pas avec la réalité. Il se trouve juste dans une meilleure position de sortie, sans plus. (Changeant brusquement de sujet.) Relisez le manifeste citoyen de Guy Verhofstadt avant qu'il ne devienne Premier ministre. Ses prises de position au sujet de l’immigration, des soucis de la vie en communauté, de l’État-PS… Rien de tout cela ne s’est réalisé. Rien du tout! Car lorsqu’il a senti que le 16 rue de la Loi était à sa portée, il s’est affadi et a renoncé à ses positions. Les francophones doivent urgemment se demander si, en s’accrochant à trop de choses, ils ne risquent finalement pas de tout perdre. Ils ne sont plus face à ce gentil Verhofstadt, qui a sacrifié ses idéaux pour devenir Premier ministre. Et plus non plus face à Leterme qui n’a pas fait mieux. Ils sont face à des gens d’un autre calibre, plus forts et décidés que jamais.

Que pensez-vous de l’attitude du roi durant ces longs mois de tractation?
Je vais rester correct en disant qu’il a généralement bien joué son rôle. Mais ce que notre roi a fait le 21 juillet est, par contre, inapproprié. Il est là, à taper des poings sur la table en répétant: "Et maintenant il faut faire ceci, puis cela…". Et le lendemain, il n’a subitement plus aucune exigence et dit: "Partez tous tranquillement en vacances durant un mois".

Durant ces 18 mois de discussion, vous avez parfois eu le sentiment que vous obtiendriez plus que ce résultat final, que vous avez souvent appelé "le statu quo"?
Oui. Car Di Rupo est un séducteur. En mauvais français, on pourrait même dire "un marchandeur de charme". Durant notre première rencontre, il m’a souvent répété: "Bart, il y aura des choses énormes!" Mais ces choses gigantesques ne sont jamais devenues concrètes.

Pour changer de sujet, vous pensez que sa connaissance du néerlandais est suffisante pour un éventuel Premier ministre?
Elio est très intelligent, mais la réponse sincère à votre question est non. Il est impossible d’avoir une conversation en néerlandais avec lui. (Il soupire.) J’ai une femme de ménage nigériane qui habite ici depuis deux ans. Et avec tout le respect que je dois à Elio, elle parle bien mieux néerlandais que lui. Vous ne pouvez pas vendre des vêtements avenue Louise sans être bilingue, mais vous pouvez devenir Premier ministre ou juge sans savoir bien parler néerlandais. Ça jure, ce n’est pas juste. Ce sont précisément ceux qui plaident le plus pour le maintien de la Belgique qui font le moins d’efforts pour parler les deux langues nationales. Et vous vous trouvez donc autour de la table avec des gens qui savent à peine se faire comprendre en néerlandais. Onkelinx ne le parle pas, Milquet non plus, et Di Rupo non plus, donc. Et cela peut parfois mener à des situations absurdes. J’ai un jour demandé par SMS à Elio s'il avait envoyé tel texte sous l’influence de Joëlle Milquet. Il m’a répondu "Joelle is hier buitenlands aan". Ce qui signifie littéralement "Elle est étrangère à ça", mais ne veut rien dire en bon néerlandais.

Mais votre français n’est pas toujours terrible non plus…
J’ai dû beaucoup améliorer ma connaissance du français en 2007. Quand j’ai été élu, je me suis immédiatement inscrit pour une immersion d’une semaine à Limont, juste à cheval sur la frontière linguistique. Le deuxième jour, l’exercice était le suivant: je devais appeler l’Office du tourisme de Liège pour organiser une descente de rivière pour notre groupe néerlandophone. J’appelle ce service: "Bonjour, c’est Bart De Wever à l’appareil. Je voudrais venir à Liège pour une croisade", en me basant sur le néerlandais boottocht. Alors que je voulais évidemment dire croisière. C’est devenu tout à coup très silencieux à l’autre bout de la ligne. Ce brave homme avait compris que Bart De Wever n’allait pas tarder à partir en croisade contre Liège. (Il rit.) Tout ça pour dire que je ne me moquerai jamais d’un francophone qui commet des fautes en néerlandais. Mais que se passera—t-il si la prochaine génération de politiciens flamands ne parle pas français? Nous allons tous devoir parler l’anglais des guides Assimil?

Si ces 18 mois de discussion étaient à refaire, que changeriez-vous?
J’aurais directement demandé à Di Rupo qu’il soit plus concret. Et ce dès notre première réunion. Où sont les convergences possibles? Qu’est-ce qui est négociable pour vous? (Long silence.) Et je pense que j’aurais dû être plus ferme à certains moments. Quand j’ai dit à la presse "Fabula acta est", parce que ma note n’avait pas été acceptée, tout était fini dans ma tête à ce moment-là. Et je n’aurais pas dû revenir là-dessus. Nous aurions dû dire: "À partir de maintenant, c’est sans nous". Vous n’imaginez pas combien j’avais déjà dû batailler à l’intérieur du parti pour avoir le droit de poser ma note, jugée très consensuelle par les miens, sur la table. La rédaction de cette note fut un enfer. J’y ai travaillé jour et nuit.

Mais en fait, le mal était déjà fait. Sans doute depuis une bonne année avant. Lorsque vous aviez dit qu’"aucun compromis n’était possible avec aucun parti francophone".
Vous transformez un peu la réalité, là. Ce que j’ai précisément dit à ce moment-là était: "Pour le moment, il n’y a aucun compromis raisonnable possible avec les parties francophones". Mais les "à ce moment" et "raisonnable" ne se sont retrouvés nulle part dans la presse. Pourtant, la nuance était essentielle…

Il y a quelques jours dans le quotidien De Standaard, vous avez dit: "Je n'appellerai jamais Di Rupo Premier ministre". Ça fait mauvais perdant…
Pourquoi nommerais-je à ce poste quelqu’un qui n’a pas obtenu la majorité selon ma vision de la démocratie?

Mais "votre" démocratie n’a aucune existence légale. Selon notre système, au niveau belge, la moitié plus une voix constitue une majorité légitime.
Je ne manquerai jamais de respect à Elio. Mais quant à lui témoigner le respect formel que l’on doit à un Premier ministre… Je ne peux pas y penser…

Existe-t-il encore beaucoup de convergences possibles entre vous et les partis "classiques"?
Il y en a. Mon plus grand souci est surtout de ne pas finir trop isolé. C’est pour cette raison que nous sommes restés dans le gouvernement flamand.

Mais on pourrait aussi comprendre que certains de vos collègues se sentent blessés par certaines de vos déclarations. Est-ce que la politique est devenue plus dure ces dernières années?
Vous avez oublié avec quelle violence Louis Tobback était, par exemple, capable de contre-attaquer. Lors de la campagne électorale pour le consulat, Cicéron a un jour dit de Catilina: "Cet homme est tellement pervers, il viole des enfants qui sont encore sur les genoux de leurs mères". Vous voyez, c’était pire avant. Et vous ne m’avez encore jamais entendu dire des choses pareilles au sujet d’Alexander De Croo (rire).

Est-ce que vous pourriez apparaître dans les livres d’histoire à la manière de Leo Tindemans et Yves Leterme? Avec la légende "Un million de voix et ils n’ont pas brillé"…
Nous ferons un bilan à la fin de l’aventure. Je suis un politicien atypique. Je suis guidé par une idée précise, mais je ne fais pas d'obsession à l’imposer rapidement. Je suis patient. Il y a trente ans, les partis classiques atteignaient 80 % tous ensemble. Aujourd’hui, ils n’en sont plus qu’à 45 %. On ne change donc pas radicalement l’histoire aussi vite, mais on progresse. "Tiocfaidh ár lá", comme disent nos amis irlandais: "Notre jour viendra".

h Eric Goens – Humo
Traduction et adaptation: Frédéric Vandecasserie

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