Bart De Wever: La voie royale

Il a réduit un an de négociations à l'état de ruine et ses principaux adversaires politiques en esclavage. Pourquoi, en Belgique, l'anti-belgicain homme fort de la N-VA fait ce qu'il veut.

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Le 30 mars dernier, nous avions publié une enquête sur la perception des hommes politiques dans le public belge francophone. Parmi ses conclusions, l’une d’elles nous avait paru particulièrement surprenante: de toutes les personnalités politiques belges, tous partis confondus et des deux côtés de la frontière linguistique, Bart De Wever passait pour le seul élu disposant d’une réelle vision politique sur le long terme.

Certes, les visées de l’homme fort de la N-VA étaient sans doute très éloignées des souhaits de la plupart des francophones, mais au moins ceux-ci saluaient-ils l’indéniable « consistance » de Bart De Wever.

Trois mois ont passé. Trois mois de crise politique supplémentaires. Entre-temps, la tension est montée, pour atteindre son paroxysme la semaine dernière, avec un double rebondissement.

Premier temps: le formateur Elio Di Rupo, à la faveur d’une note que chacun s’accorde à qualifier de concession maximale par les francophones, présente ses propositions en vue de la formation d’un gouvernement. Un vent d’optimisme se lève, même au nord du pays. La N-VA, dit-on, ne pourra décemment pas refuser ce texte. Un gouvernement pourrait être mis en place dès le mois d’août et la Belgique enfin faire face aux nombreuses menaces pesant sur l’ensemble des pays européens: vieillissement de la population, chômage, avenir des mécanismes de solidarité publics, etc.

Second temps: Bart De Wever refuse tout net. En quelques minutes d’un direct télévisé historique, il décortique la note Di Rupo pour mieux l’enterrer, point après point.

La vision de Bart De Wever? A vrai dire, il devient difficile d’envisager l’avenir du pays autrement qu’à travers les yeux du leader de la N-VA: à quel avenir pourrait encore prétendre un pays déchiré entre ses extrêmes, des francophones pris de court et dans les cordes, des partis flamands qui voudraient bien mais ne peuvent point? Tandis que dans les titres de presse, la résignation le dispute au drame, au-dessus de la mêlée trône Bart De Wever, imperturbable, intransigeant, impitoyable. Comment en est-on arrivé là? Pourquoi a-t-il gagné?

1. Parce qu’il a les meilleures cartes

Si on en croit les sondages, moins ça avance, plus Bart De Wever progresse. A l’automne prochain, quand se tiendront probablement les élections législatives, la N-VA devrait dépasser son score actuel et truster 40 % des voix flamandes. Du jamais vu depuis 1968, du temps de la splendeur des chrétiens-démocrates. Un score que jamais ni les socialistes ou les libéraux flamands n’ont atteint de toute leur histoire. Où ira-t-il chercher ces voix? La KUL, pour le compte du Standaard a cerné les contours du nouvel électorat nationaliste. Surprise: il est beaucoup moins séparatiste qu’on ne le croit. Pro-flamand, certes, le nouveau sympathisant N-VA serait surtout un électeur de droite lassé de l’establishment et de ses jeux politiques stériles. Pas un idéologue exalté, donc, plutôt un Flamand moyen. […]

2. Parce qu’il a changé les règles du jeu

Au lendemain de la communication de sa note, Elio Di Rupo nous confiait que les dirigeants étrangers avaient le plus souvent « un mal de chien » à comprendre notre pays. « En revanche, ils restent étonnés par notre capacité à résister à la crise. Le compromis à la belge fascine toujours ». Et le président du PS, encore confiant quant à l’accueil réservé à son texte, de s’avancer quelque peu: « C’est un produit qu’on continuera à nous envier dans le monde entier ». Oubliez notre longue culture de concessions mutuelles et de conciliations byzantines. Même la presse étrangère, d’habitude si prompte à se tromper dans l’analyse de notre pays – il est vrai incompréhensible – a cette fois visé juste: « Le compromis à la belge torpillé, le pays déchiré », « Au bord du gouffre, ils font un grand pas en avant », « La Belgique racrapotée »… Depuis que Bart De Wever sévit, le jeu politique belge ne suit plus les mêmes règles. Il est plus simple, aussi. Ici, on ne négocie plus, on boxe.

[…]

3. Parce qu’en Flandre, il n’a plus d’adversaire à sa mesure

Combien de Flamands qui ont voté N-VA l’ont fait pour éviter d’avoir à donner leur voix au CD&V? On peut se le demander quand on voit le pathétique ballet proposé par les sociaux-chrétiens flamands, entre la communication de la note Di Rupo et son refus par la N-VA.

[…]

4. Parce que les francophones ont joué la peur au ventre

La stratégie du pourrissement adoptée par la N-VA n’aurait pas porté autant de fruits si les francophones n’avaient pas été si bonnes poires. Pourtant, c’était écrit. Le scénario portait même un nom: la doctrine Maddens, du nom de Bart Maddens, professeur à la KUL. Selon ce politologue, les partis flamands, plutôt que d’insister auprès de francophones ouvertement « demandeurs de rien » et peu enclins à bouger, feraient mieux d’attendre le moment où, la situation économique se dégradant, ce serait au tour de ces mêmes francophones de se trouver dans le besoin. C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui. Dans la note du francophone Elio Di Rupo émane un sentiment d’urgence flagrant. En ces temps incertains, et alors que le besoin de réformes se fait cruellement sentir, la peur gagne manifestement surtout le sud du pays.

Or, en face, au cours de cette dernière année, jamais le soi-disant front francophone n’a semblé vouloir réellement réfléchir à une contre-proposition crédible et musclée aux exigences flamandes. Un plan B? Une scission assumée par les francophones? Le projet n’a jamais existé que sous forme de petites phrases et autres tentatives de musculation. Les Flamands ne sont pas mûrs pour la scission du pays, disent tous les sondages. Pourquoi, alors, les partis francophones n’ont-ils jamais fait comprendre de manière crédible que si la Flandre franchissait trop de lignes rouges à leurs yeux, elle prenait le risque de devoir prendre son indépendance beaucoup plus vite qu’elle ne le fantasme peut-être?

Jean-Laurent Van Lint

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