Aung San Suu qui?

Quatre petites syllabes qui chantent étrangement - et qu'on écorche souvent - pour désigner l'une des grandes dames de ce temps.

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Ceux qui l'ont rencontrée disent que Aung San Suu Kyi (prononcez Sou Tchi) ne parle jamais d'elle-même. Toujours des autres. On ne saura donc jamais vraiment ce qu'elle pense au moment de franchir le porche de la maison familiale située sur les rives du lac Inya, à Rangoon, en ce mois de mars 1988, pour se rendre au chevet de sa mère, victime quelques jours plus tôt d'un accident vasculaire cérébral. Ce petit bout de femme est insaisissable. C'est inscrit sur son passeport.

Fille du héros de l'indépendance birmane, assassiné alors qu'elle n'a que deux ans, et d'une diplomate, elle a étudié en Inde et poursuivi des études à New York. Sa vie d'adulte, elle la partage entre le Royaume-Uni, où elle étudie et élève ses enfants, l'Himalaya, où son mari mène ses recherches, et l'Inde ou le Japon, où elle enseigne. Au-delà du devoir familial, est-ce l'occasion d'une pause? Ou sait-elle déjà que sa vie s'apprête à basculer? Durant les vingt-trois années qui suivent, assignée à résidence dans cette bâtisse de style colonial ou, à l'occasion, dans une cellule de prison par la junte militaire birmane, Aung San Suu Kyi ne quittera plus la Birmanie. C'est son nom, désormais, qui voyagera aux quatre coins de la planète.

La mort et le hasard

Il a fallu moins d'une année pour que les forces conjuguées de la mort et du hasard réécrivent entièrement le destin d'Aung San Suu Kyi. Alors que sa mère décède en décembre 1988 des suites d'une nouvelle attaque, elle est déjà devenue une des figures du mouvement pro-démocratique qui s'est levé quelques mois plus tôt. À l'hôpital, elle rencontre des étudiants contestataires qui accompagnent leurs camarades blessés par la terrible répression menée par l'armée, qui coûtera la vie à 3.000 militants.

En août, après une vague de massacres, elle entre en scène: Aung San Suu Kyi écrit une lettre au gouvernement réclamant l'organisation d'élections libres. Dans les semaines suivantes, alors que les généraux qui se sont emparés du pouvoir concèdent la tenue d'élections mais interdisent tout rassemblement politique, elle prend la tête de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), qu'elle vient de fonder. Alors que le monde entend pour la première fois son nom, Aung San Suu Kyi défie carrément la junte en prononçant des discours dans les principales villes du pays, bravant les soldats qui la tiennent en joue. Bientôt, l'armée, qui envisagera un moment de l'assassiner avant d'y renoncer in extremis, la prive de liberté. Elle est finalement assignée à résidence, sans accusation officielle, sans procès. Pour cinq ans.

Sauf qu'en 1995, la "Dame", comme on la nomme désormais respectueusement là-bas, décide de continuer son combat politique au pays. Son destin change une nouvelle fois, mais cette fois parce qu'elle lui a imprimé sa formidable volonté. Les élections, que son parti, la LND, a remportées très largement en 1990, auraient dû en faire une Première ministre. Elle sera une icône. Depuis Nelson Mandela, aucun prisonnier politique au monde n'avait attiré autant de sympathie. En 1991, elle reçoit le prix Nobel. La bourse associée de 1,3 million de dollars sera versée à un fonds pour la santé et l'éducation des Birmans.

Huit ans plus tard, son mari Michael Aris sait que le cancer de la prostate qu'il a développé, quelques années plus tôt, est en train de l'emporter. Il demande aux généraux birmans l'autorisation de "dire adieu à celle qu'il aime". La junte se contente d'autoriser Aung San Suu Kyi à quitter le pays. Ce qu'elle refuse, sachant pertinemment bien qu'il ne lui serait plus jamais permis d'y revenir affronter le régime, en invitant les investisseurs étrangers au boycott ou en invitant ses geôliers au dialogue international. Elle ne verra donc pas son mari mourir. Depuis Rangoon, elle lui rend hommage en recevant, tout de noir vêtue, 1.000 convives dans cette maison de plus en plus décrépie où elle reste recluse. Quant à ses deux fils, elle ne pourra les embrasser durant plus d'une décennie, entre l'année 2000 et le 13 novembre 2010, date de sa dernière libération, après une nouvelle suite d'assignations à résidence et de probables séjours en prison. Aujourd'hui libre, et malgré un état de santé déclinant, Aung San Suu Kyi entend bien continuer à poursuivre ses activités politiques. Jusque quand? Un indice, de la bouche de la Dame elle-même: "Dans un mouvement comme le nôtre, une fois que vous y êtes, c'est jusqu'à la victoire ou jusqu'à la mort."

Étranges victoires

En langue birmane, Aung San Suu Kyi signifie littéralement "collection brillante de victoires étranges". Parmi celles-ci, sa capacité à fédérer l'unité autour de sa personne, dans ce pays aux plus de cent ethnies et très marqué par la division. D'autant qu'à ces clivages séculaires, le régime lui-même a ajouté sa propre schizophrénie. En 2005, la junte a ainsi déplacé la capitale administrative de Rangoon à Naypyidaw, une utopie urbaine érigée à partir de rien, dans une région complètement isolée afin de protéger le régime de tout danger, intérieur ou extérieur. Les fonctionnaires doivent obligatoirement déménager, sous peine de prison. La population n'en est informée que deux mois plus tard.

Les astrologues, très suivis par le régime, ont sans doute pesé sur ce déménagement, qui s'est tenu à une heure précise et déterminée par un calendrier lunaire. Ces mêmes astrologues avaient déjà instauré l'impression de monnaie sous forme de billets de 90 et 45. Le chiffre 9, en Birmanie, porte bonheur… Ou l'instauration, du jour au lendemain, de la conduite à droite… Avec des voitures dont le volant, lui aussi, est à droite. Accessoirement, l'opposante birmane aura enfin inspiré au réalisateur Luc Besson son premier film d'adulte, The Lady, qui sort cette semaine . C'est aussi une victoire.

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