Audiences royales pour Albert 2 et analyse du « dossier »

Le premier volet de l'entretien exclusif de Pascal Vrebos avec Albert II a été couronné de succès. 807.000 personnes (quasiment un téléspectateur francophone sur deux)  étaient ce dimanche branchés en début de soirée sur le scoop décroché par RTL-TVI. Presqu'autant que les 855.500 flamands un peu plus tard pour le même document diffusé sur VTM. Mais, l'interview de notre ancien souverain sur RTL ne semble pas changer la face du monde. Elle rappelle pourtant que derrière un roi il y a toujours un homme, voire deux...

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Mardi 3 juin après-midi, Bruxelles, siège de RTL. Devant un parterre de journalistes, l'animateur Pascal Vrebos et Stéphane Rosenblatt, directeur des programmes et de l'info de la chaîne, ont la banane. On les comprend, ils viennent de réussir un "coup": l'interview du roi Albert II, dans sa résidence du Belvédère, à Laeken. Sur le moment, la nouvelle fait évidemment l'effet d'une bombe. De mémoire de royalty watcher, c'est la première fois qu'un monarque belge se plie à l'exercice.

Ce long entretien diffusé en deux parties, lundi et mardi dernier sur RTL-TVI et VTM, tout le pays l'a vu, ou presque. Tous les Belges ont entendu Albert répondre aux questions de Vrebos et raconter sa rencontre avec Paola, son souhait de mettre le moins de cravates possible, ses soucis avec le protocole, son état d'esprit lors de l'annonce de la mort de son frère Baudouin… Un exercice parfaitement cadré, puisque de l'aveu même de Vrebos, Albert disposait de toute latitude pour modifier ses réponses, et faire couper au montage les moindres élément ou information gênants.

Testament médiatique

Reste la question qui tue. Pourquoi Albert II a-t-il accordé cette interview? Officiellement, c'était plus ou moins à l'occasion de son 80eanniversaire (le 6 juin). Une espèce de testament médiatique en somme, près d'un an après s'être retiré des affaires. Mais on peut sans risque affirmer qu'il s'agissait aussi de redorer son blason, légèrement terni depuis son abdication. Car aujourd'hui, l'image traditionnelle d'Albert II, roi débonnaire, simple et chaleureux s'estompe. Il y a d'abord eu cet autre "entretien d'exception", accordé par la mère de Delphine, Sybille de Sélys Longchamps, en septembre 2013, qui égratignait pas mal sa personne, dépeinte comme sans cœur à l'égard de sa fille illégitime. Mais aussi l'affaire des dotations royales, en novembre. Ramenée à moins de un millions d'euros, au point qu'il s'en était plaint auprès du gouvernement, réclamant que l'Etat prenne en charge certains de ses frais, comme le chauffage, l'entretien de ses lieux de résidence, son yacht… Petit scandale médiatique… et politique. Car remodifier le régime des dotations, c'eût été à nouveau prêter le flanc à la critique, surtout nordiste, à l'égard de la monarchie. Bref, pas du tout une bonne idée.

Enfin, il y a eu l'épisode Laurent. Hospitalisé en mars, le fils cadet du roi n'avait reçu la visite de ses parents, en vacances, qu'après dix jours. En soi, pas un drame. Sauf après que la presse révèle qu'Albert ne serait resté que quelques minutes à peine dans la chambre. Voire aurait juste stationné dans le couloir. Bébert, le mauvais père. Encore…

On comprend donc cette volonté d'Albert de restaurer son image via une belle, longue et très touchante interview. Sauf qu'aux yeux de tous les spécialistes, elle aura été pour le moins inopportune. "Accordée uniquement en français, elle renforce l'idée que la monarchie belge est seulement francophone" explique Vincent Dujardin, docteur en histoire à l'UCL et spécialiste de la famille royale. Une impression toujours très fâcheuse, dans la Belgique d'aujourd'hui. Surtout à l'heure où Philippe est à la manœuvre pour aider à la formation d'un gouvernement, après les résultats électoraux qu'on connaît.

Prudence et coordination

Mais n'est-ce pas le droit le plus strict d'Albert II, monarque retraité, d'agir comme il l'entend? Oui… et non. " Dans la monarchie belge, le roi est effectivement le seul à jouer officiellement un rôle politique , poursuit Vincent Dujardin. Mais les autres membres de la famille royale ont pour mission de l'aider dans sa tâche de représentation. C'est d'ailleurs à cette fin qu'ils reçoivent une dotation. Il leur faut donc agir avec prudence, en coordination avec le Palais, quand ils effectuent des sorties publiques."

Agir avec prudence, c'est par exemple prévenir, voire demander l'autorisation au Palais quand on prétend donner une interview. Or, ici, clairement, rien de tout cela. Comme l'avait immédiatement expliqué le porte-parole du Palais Pierre-Emmanuel De Bauw, Philippe n'avait "pas été consulté ni prévenu". Albert s'est borné à signifier, la veille, la diffusion prochaine de l'émission. Mais comme le rappelle Dujardin, consulter ce n'est pas mettre devant le fait accompli. Cette démarche, de toute façon, le spécialiste ne se l'explique pas. Albert lui-même, lors de son règne, n'hésitait pas à morigéner les membres de sa famille quand ils s'exprimaient publiquement sans son autorisation. A peine retraité, le voilà pourtant qui fait de même, sapant l'autorité de Philippe au vu et au su de tous. "Vous savez, le règne d'Abert avait été salué quasi unanimement par la classe politique belge, flamande y compris. Mais ici, c'est étonnant. Il a incontestablement été mal conseillé par son entourage."

L'entourage d'Albert II, justement, est une autre pomme de discorde entre l'ex-monarque et son fils. Souvenez-vous. Nommé par le Palais après le 21 juillet, Vincent Pardoen, chef de la maison d'Albert, avait été démissionné par le nouveau roi suite à l'affaire de la lettre de Paola à la presse, qui suggéraitun manque de considération de Philippe pour son frère Laurent. Un communiqué, déjà rédigé sans en avertir le Palais, qui avait fortement contrarier Philippe. Depuis, un autre conseiller avait été nommé, Peter Degraer. Sauf que sans le dire à Philippe, Albert avait gardé Pardoen à son service…

Deux conseillers pour Albert, c'était visiblement un de trop. Au lendemain de l'annonce de l'interview de RTL, le Palais annonçait la démission de Peter Degraer, réclamée par celui-ci, dit-on, depuis plusieurs semaines. Sans doute l'homme était-il las de jouer les doublons. La preuve qu'entre Philippe et Albert, il y a définitivement du rififi sur la ligne?

On ne refera pas l'histoire. De nombreux ouvrages l'attestent: la famille royale est et a toujours été un brin dysfonctionnnelle. A des degrés divers entre ses membres, et pas toujours avec la même intensité, mais dysfonctionnelle quand même. Dans l'euphorie de la passation de pouvoir entre Albert et Philippe, le 21 juin dernier, tout le monde espérait que cette réalité ferait désormais partie du passé. Ce jour-là, l'émotion et la complicité entre les deux hommes étaient manifestes, et Laurent paraissait presque ravi d'être là. Bref, tout laissait croire à un rabibochage familial en règle. D'autant que dans la foulée, Albert s'effaçait complètement, laissant au roi Philippe toute latitude pour exercer son travail sans ombre tutélaire. Une discrétion saluée par tous…

Et pourtant Beatrix

Depuis, un peu d'eau a passé sous les ponts. Et en bon octogénaire, Albert a montré qu'il avait du mal avec le changement. On le disait déjà irrité d'avoir perdu une série de privilèges. Ne plus pouvoir décider seul de ce qui est bon pour lui et son entourage lui semble désormais aussi clairement insupportable. "Aujourd'hui pourtant, en tant que monarque régnant, le chef de famille c'est Philippe et seulement Philippe, rappelle Vincent Dujardin. Cette réalité demande une période d'adaptation, qui n'est visiblement pas encore aboutie."

On se souvient que dans ce registre, son père Léopold III avait déjà eu quelques difficultés après avoir passé le relais à Baudouin. Et on est prêt à parier que Juan Carlos, en Espagne, qui abdiquera bientôt, en aura aussi… Pourtant, aux Pays-Bas, Beatrix semble se glisser parfaitement dans son nouveau rôle de discrète reine mère, comme Juliana avant elle. Et avant elle encore, Wilhelmine. L'autorité, la rivalité sont-elles décidément une affaire de mâles?

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