Au pays joyeux des enfants heureux

Les animations vintage à l’esprit bisounours reviennent en force. Histoire de rassurer les enfants et de déculpabiliser les parents? 

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Re-voici venu le temps des rires et des chants, des monstres gentils et de la télé paradis. En cette rentrée, impossible de zapper cette vague nostalgique qui déferle sur les programmes jeunesse avec la force d’un tsunami. Les Cités d’or font leur come-back en images de synthèse sur la RTBF, Martine décline ses nouvelles aventures en 3D sur M6, Maya l’abeille se paye un lifting numérique sur TF1. Avant le grand retour annoncé de Caliméro, Vic le Viking, Oum le dauphin et même des Triplés sur France 5.

Comme les adultes, les enfants ont désormais droit eux-aussi à des valeurs refuges. De bon augure? Ces héros rétro sont-ils surtout destinés à rassurer les kids? A moins que ce parfum de nostalgie ne soit qu’un argument marketing pour sensibiliser les parents, voire les déculpabiliser de laisser leurs enfants devant la télé. Une chose est sûre, la télé moderne et ses grilles jeunesse ultra concurrentielles n’a plus rien à voir avec le pays des Bisounours.

Coralie Pastor, responsable des programmes pour enfants de la RTBF, le confirme. Les temps sont durs et de nombreux studios de production ferment leurs portes. "Alors, forcément, on mise de plus en plus sur des valeurs sûres. L’effet nostalgique est indéniable car les parents ont envie de revoir ces dessins animés et ils en parlent autour d’eux. Les producteurs et les diffuseurs sautent donc sur l’occasion. On a tous envie de revoir ces séries qui ont bercé notre enfance mais il ne faut pas oublier que ce sont aussi des héros très forts, presque immortels. Comme Astérix ou Tintin, par exemple. A chaque fois qu’on en programme un, cela nous coûte très cher mais ça cartonne.»

Du côté de Studio 100, la méga maison de production belge, on mise aussi tout sur l’animation vintage. C’est d’ailleurs ce studio qui a racheté les franchises de Maya l’abeille, de Oum le dauphin, de Vic le Viking et même d’Heidi. «Ce retour à des dessins animés bon enfant marque aussi le souhait de ne plus laisser ses kids devant des images brutes sur fond de musiques agressives, affirme Bérénice François, sa porte-parole. Aujourd’hui, on a envie de plus de douceur!»

Martine à la télé

Au diable donc les séries japonisantes et violentes des années 1990 et 2000. Retour à des couleurs pastel, des formes rondes, des matières moelleuses,… A l’image de Martine, ces adaptations exposent leurs héros «doudous» et leurs valeurs judéo-chrétiennes. Au lieu de livrer bataille contre les envahisseurs, ils font la guerre au réchauffement climatique, ils recyclent et respectent désormais leurs ennemis comme toutes les autres minorités.

Même philosophie dans la tête de Mini-Loup qui truste les têtes de gondole depuis une dizaine d’années chez Hachette et s’anime désormais sur France 5. "Avec lui, Lulu Vroumette ou encore Oui-Oui, explique Patricia Adane, la boss des programmes jeunesse de France Télévisions, on assiste à une nouvelle vague de séries novatrices axées sur la découverte du monde mais aussi et surtout de la différence. Vu que ces personnages squattent déjà les bibliothèques des kids, ces dessins animés drainent un public bien plus large que les autres."

Toutes les chaînes surfent donc désormais sur des valeurs refuges. Mais certains programmateurs vont plus loin et repassent encore un coup de fer sur le politiquement correct des séries vintage. C’est le cas de Martine, encore plus lisse que l’originale, ou du grand retour annoncé de Caliméro sur TF1 en version optimiste! «Histoire d’être plus en phase avec les enfants d’aujourd’hui», précise la chaîne privée. On aura tout vu. A force de lisser ces nouvelles animations, les kids ne courent-ils pas tout droit à la lobotomie?

Pour Jean-Yves Hayez, pédopsychiatre et professeur émérite à l’UCL, il n’y a pas (encore) lieu de s’inquiéter. «A moins de voir un retour sournois et massif d’une volonté gnan-gnan et moralisante, je n’y vois aucun danger. Il ne faut pas sous-estimer la liberté d’interprétation de l’enfant. Même petit, il va confronter ces images d’Epinal à la réalité et se faire sa propre synthèse. Il croira peut-être à ce monde idéal vers trois ou quatre ans, mais il se cognera rapidement à la vie lorsqu’il devra défendre son dix-heures contre les affreux raquetteurs de la cour de récré!».

Oui-Oui et puis porno

L’enfant a donc besoin de nombreuses sources pour alimenter son imagination et celle des dessins animés à l’esprit bisounours en est une. Tout comme lescontes classiques qui dépeignent bien souvent une vie sans concession peuplée d’ogres et de marâtres meurtrières. "Maya, Martine ou Oui-Oui sont des petites bulles qui leur permettent de s’évader, comme lorsqu’ils mettent leur pouce en bouche ou font semblant de croire encore au Père Noël."

De là à ce que les parents s’imaginent que ces dessins animés naïfs vont protéger leurs enfants du monde extérieur… "Cela ne les empêchera pas vers 11 ou 12 ans de rêver à de personnages de jeux vidéo et aux quelques images pornos qu’ils auront déjà vues! Quant à l’opération marketing qui se cacherait derrière cette réintroduction, je serais bien plus perplexe…»

Maya la photoshopée

Car jouer la carte de la nostalgie ne suffit pas à capter l’attention des kids. Encore faut-il adapter l’ancien au moderne. "Nous ne devons jamais avoir la naïveté de penser que les enfants marchent dans tout ce que nous leur proposons, poursuit Jean-Yves Hayez. Les parents ont sans doute envie que leurs enfants reprennent plaisir aux choses qui leur ont plu mais ça ne marche pas du tout comme ça! Si les enfants d’aujourd’hui aiment Martine ou Maya, ce n’est pas pour faire comme papa et maman mais bien parce que les stimuli qu’on leur présente leur parlent aussi."

Effet zapping oblige, les kids de 2012 sont, il est vrai, confrontés à une flopée d’images et à des animations de plus en plus courtes, "Pour Maya l’abeille, explique Bérénice François de Studio 100, on a donc raccourci son format de 26 à 13 minutes. Ses histoires sont moins longues mais aussi plus vives avec des scénarios très dynamiques. Pour cela, nous avons rajouté toute une galerie de personnages avec des traits de caractères bien distincts afin qu’un maximum d’enfants puissent s’identifier à eux. Cela donne aussi du rythme à la série. ». Quant à Maya, elle a elle-même subi un sérieux lifting et même une solide liposuccion…

Cette rétro invasion marque-t-elle la fin des mangas et des séries basées sur des valeurs individualistes, sur le culte de la performance? «Il y a des franchises difficiles à zapper, reconnaîtCoralie Pastor, comme Code Lyoko, par exemple, car il y a une très forte demande de la part des enfants. Je sens aussi que Goldorak et les autres ne vont pas tarder à se pointer! Moi, en tout cas, je n’attends plus que Candy… On a toutes pleuré devant Terrence Grandchester et on veut le revoir. C’est un peu le Richard Gere du dessin animé!»

Heureusement, la télé des kids n’est pas encore totalement dédiée à leurs parents. «En général, à la RTBF, on programme 60% de valeurs sûres et 40% de nouveautés. Des propositions hybrides, alternatives, comme celles de Canal ou de M6 car on doit aussi jouer la carte de la provoc’.» On a vu. Comme la très disjonctée Kaeloo avec ses antihéros qui rappent, scratchent, chattent et passent leur temps devant Facebook et la téléréalité. Pas vraiment bisounours non plus la série Plankton invasion où trois mollusques ont pour mission de réchauffer la planète, de faire fondre les glaces polaires et de submerger les terres! Politiquement limite? Pas si sûr puisque son côté déculpabilisant lui a permis de gagner le label "Décennie des Nations Unies pour l’Éducation en vue du Développement Durable" décerné par l’UNESCO! Sauvé.  

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