Au pays de la haine ordinaire

Un tifo trash dans un stade de foot, un commentaire cassant sur Facebook, une vanne méchante à la télé… Les petites manifestations de haine paraissent aujourd'hui tellement ordinaires. Mais pourquoi?

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La tête d’un Defour décapité sur une bâche de 1000 m2aura donc suscité l’émoi partout en Belgique, et même au-delà… Si beaucoup ont vu un peu trop rapidement dans ce Jason Voorhees géant (du film d’horreur Vendredi 13) un clin d’œil aux exactions de l’Etat islamique et donc une apologie du terrorisme, ce "tifo" des ultras du Standard n’en a pas moins été qualifié d’"incitation à la haine" par la cellule foot du ministère de l’Intérieur. Et par l’opinion publique pour une large part. 

S’il a beaucoup choqué, ce triste épisode ne se profile-t-il pas simplement comme l’écume d’une vague de haine banalisée qui ne cesse de déferler sur les digues de notre société depuis quelque temps? Un exemple de plus, dont on se demande s’il est la cause ou la conséquence, de ce climat délétère, où l’invective, la vocifération, la hargne, voire la méchanceté bête et dure semblent être devenues la forme d’expression privilégiée. A commencer dans le sport donc, terrain de rivalités par définition. Et les supporters du Standard n’ont certainement pas le monopole du mauvais goût. Combien parmi les détracteurs des supporters rouches ont-ils relevé que dans le kop d’en face, c’est "Die die Jelle Jelle die" ("Meurs, meurs, Jelle") qu’on entonnait, à l’attention de Jelle Van Damme?

Autocrate au volant

Intuitivement, on comprend bien que ces manifestations hostiles participent à la fois de la rivalité sportive et d'une fonction d’exutoire, de catharsis. Depuis toujours, les insultes grivoises, scatologiques ou dévalorisantes sur le plan sexuel ont aidé l’homme à se défouler et prendre l’ascendant sur l’autre. Des attitudes pas très éloignées, au fond, de celles que nous connaissons… au volant. Ce que les Anglais appellent la rage road, la "colère de la route". Combien sommes-nous de Docteur Jekyll à nous transformer, à peine le contact tourné, en Mister Hyde grossiers, agressifs et intolérants? En mai 2011, le magazine Question auto publiait le top 5 des insultes proférées au volant. Dans l’ordre: "Connard","putain","merde","enculé" et "abruti". Ces tics dignes du syndrome de la Tourette ont en commun qu’ils visent à déposséder l’automobiliste adverse de ses qualités viriles. Et à renouer avec le sentiment de contrôle: une fois au volant, nous nous transformons en petits dictateurs. Des autocrates lâches, puisqu’à l’abri dans leur habitacle, les autres automobilistes, obstacles à notre ego, n’entendent rien de nos insultes.

Ce sentiment d’impunité n’est au fond pas tellement différent de celui rencontré sur le web, devenu hélas le réceptacle privilégié de la "hate" (un terme emprunté au hip-hop, milieu également connu pour ses clashs triviaux entre rappeurs). L’avènement des réseaux sociaux ayant libéré la parole en plus de la donner à ceux à qui elle était jusque-là confisquée, l’idée s’est insinuée que chacun était compétent pour avoir un avis sur tout. Résultat: un ping-pong verbal permanent qui  entretient le réflexe de la réponse impulsive. Donc moins réfléchie. Donc potentiellement plus stupide.

La hate est hype

Sous le couvert d’un anonymat tout relatif, en l’absence de péril physique et affranchi du "politiquement correct" (une expression qu’on n’utilise plus que sur le mode négatif et péjoratif), plus rien ne semble s’opposer à délivrer d’un ton péremptoire nos divagations intérieures. Sur le web, point de contrat social. Mais un proverbe: "Haters gonna hate" qu'on pourrait traduire par: "Ceux qui haïssent haïront de toute façon".D’où cette étrange habitude consistant à persécuter des gens qui ne nous ont rien fait. Le bashing est devenu un sport dont les punching-balls 2.0 s’appellent Mélanie Laurent, Shia LaBeouf, Marion Cotillard, Zaz, BHL. Ou, plus proche de nous, Laurent Louis qui, il est vrai, cultive plus ou moins pathologiquement un certain comique de situation.

La semaine dernière, c’était au tour de la chanteuse Tal d’être prise pour cible, après qu’un tweet la sommantd’arrêter sa carrière fut "retweeté" plus de 40.000 fois. Un lynchage qui suit une logique: il est prouvé que les tweets acerbes sont plus partagés que les publications "positives" ou "informatives". Le présentateur de télé américain Jimmy Kimmel en fait d’ailleurs une séquence culte de son émission quotidienne sur le réseau ABC, en faisant lire à ses invités les tweets assassins qui leur sont adressés. Et confessons-le: c’est souvent très drôle.

Comment d’ailleurs ne pas associer culture de la "hate" à tyrannie du rire? Le sarcasme, le cynisme, la critique et l’ironie sont devenus les points cardinaux de l’air du temps. Des valeurs sanctifiées surtout à la télé notamment française, où la mode est aux "snipers" depuis une dizaine d’années. Hier: Guy Carlier, Laurent Baffie ou Stéphane Guillon. Aujourd'hui: Gaspard Proust ou Pierre-Emmanuel Barré (qui promet la gratuité de son one-man-show "sur présentation d’un écolo mort", ça donne le ton…). Leur point commun? Une violence, symbolique mais crue, qui tente de se hisser à la hauteur de l’insensibilité croissante de l’époque, dans une surenchère "de la bonne vanne". Quitte à tirer trop souvent sur l’ambulance.

Aujourd'hui, les chroniqueurs ne sont plus prescripteurs mais destructeurs. La mauvaise foi est devenue une ligne éditoriale, comme a encore pu le constater à ses dépens Philippe Geluck, qui a semblé découvrir l’existence du célèbre Billet dur de Christophe Conte dans les Inrocks en même temps qu’il y était taclé: “Charlot plutôt que Charlie" ,"lâche","VRP du crayon"… Résultat: le dessinateur du Chat s’autoproclame victime d’une "fatwa". Et participe à la surenchère…

Raymonde et Tournai

Chez nous, le point culminant de l’acharnement 2.0 ad hominem a été atteint avec "Raymonde" et son coup de sang hyper-médiatisé. Elle-même débordée d’une colère immaîtrisable dans un magasin de vêtements, la syndicaliste a subi en retour un torrent de moqueries, d’insultes et de menaces, confinant au harcèlement. En réalité, le contexte lui-même, celui de cet automne social, polarisait des clivages qu’on avait rarement connus aussi tranchés dans notre pays. La page Facebook "Le 15 décembre, moi je travaillerai. Alors que d’autres…" définissait bien les positions des deux camps (et le mépris du premier pour le deuxième) dont le flot d’invectives réciproques débordait tant dans les repas de famille que sur les réseaux sociaux.

On s’en rend compte, c’est souvent l’actualité qui fait varier les pics de contenus tendancieux. Le site antisémitisme.be rapporte que pendant l’été, les signalements antisémites ont été multipliés par cinq en Belgique. Les effets de l’importation du conflit israélo-palestinien… On peut préjuger que l’islamophobie (dont le suffixe censé désigné une peur cache de moins en moins une haine) aura subi une explosion de proportion au moins égale, depuis les attentats de Paris…

Preuve que la cyber-haine est l’enjeu de bien des préoccupations, le ministre de l'Intérieur Jan Jambon participera prochainement à une réunion à Washington avec d’autres pays européens et les géants de l’internet comme Google, pour lutter contre l’incitation à la haine sur les réseaux sociaux. La ville de Tournai, elle, a déjà pris les devants… De façon presque "donquichottesque", elle a déclaré la mort de l’impunité sur Internet. Désormais, les injures envers la ville de Tournai ou son personnel sur Facebook seront sanctionnées d’une amende pouvant aller jusqu'à 350 euros. Et le bourgmestre Paul-Olivier Delannois de préciser: "Dire que les ouvriers communaux sont des fainéants, c’est terminé". Tremblez,"haters"! On est sauvés?

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