Arctic Monkeys: « À part jouer, on ne fait rien qui soit digne d’intérêt »

Gueules de stars mais attitudes de héros de la classe ouvrière, ils se posent en sauveurs du rock avec un album lumineux.

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Moins d'une heure avant de provoquer les évanouissements de jeunes filles en pleurs dans les premiers rangs de Werchter, Alex Turner, Monkey en chef, nous serre la pince dans le backstage. Il boit du thé, porte un jeans élimé et un perfecto bleu cintré. En tenue plus sportive et avec une cannette de Gordon Scotch à la main, le batteur Matt Helders est de tout aussi bonne humeur. Son jeu métronomique doit beaucoup à la réussite de "Suck It And See", quatrième album des Arctic Monkeys enregistré l'hiver dernier au studio Sound City de Los Angeles, là même où Nirvana mettait en boîte "Nevermind" voici vingt ans.

Les mecs sont de bonne humeur, et il y a de quoi. "Suck It And See" est numéro un des ventes en Angleterre et est seulement accroché chez nous par l'incontournable Selah Sue. "Tous nos albums sont entrés à la première place du hit-parade anglais la semaine de leur sortie. Mais cette fois, le contexte est particulier. Outre-Manche, c'est la pop et les chanteuses comme Adèle qui dominent les charts. Nous sommes le seul groupe à guitares à faire partie du top 10 et ça fait du bien de savoir que le public est encore friand de rock. Nous finissions par en douter."

Quelle a été l'étape la plus difficile dans l'enregistrement de "Suck It And See"?
Matt Helders – Quitter Los Angeles et rentrer en Angleterre. Nous avions loué une villa sur les hauteurs de Hollywood Hills. On avait une vue panoramique sur L.A. et sur le Pacifique. On pouvait sauter du toit pour atterrir dans la piscine. Nous regardions les matches de basket ou la finale du Superbowl sur un écran géant fixé au mur tout en bouffant des plats chinois préparés. La vraie vie, quoi…

Selon vous, qu'est-ce qui rend Arctic Monkeys unique?
Alex Turner – Même si nous aimons bousculer nos habitudes d'un enregistrement à l'autre, nous avons réussi à construire un son qui nous est propre. Les sessions de travail dans le studio de Josh (Josh Homme, leader des Queens Of The Stone Age – NDLR) à Desert Palm pour notre album "Humbug" en 2009 ont été déterminantes pour l'identité du groupe. Je me souviens de ce que Josh me répétait alors. "Quoi que tu fasses, si tu fais partie d'un groupe de rock, tu dois jouer en groupe, te retrouver le plus souvent possible dans la même pièce que les autres musiciens pour enregistrer, mais aussi pour socialiser et discuter de ce qui ne va pas. Tu verras, ça s'entendra sur tes albums." Il avait raison.

Arctic Monkeys est-il toujours un groupe anglais?
A.T. – On n'y échappera jamais. Dans l'écriture des chansons, nous restons très attachés à notre culture et à la tradition du songwriting pop des sixties, façon Beatles ou Stones. Mais c'est vrai qu'il y a de plus en plus d'influences américaines sur nos albums. Sur "Suck It And See", vous pouvez déceler des références à la scène country californienne, aux Byrds, mais aussi au Velvet Underground et aux Stooges pour le côté brut des guitares prises.

A la sortie de votre premier album en 2006, on vous considérait comme le groupe de la génération Internet, alors que vous êtes plutôt old school dans votre démarche. Un malentendu?
A.T. – Nous ne sommes pas des geeks, loin de là! Internet nous a un peu aidés à nos débuts, mais nous n'avons jamais prêté beaucoup d'attention à ça. Nous avons encore cette chance d'être un groupe qui vend du CD et du vinyle. Quand nous enregistrons, nous pensons en termes d'album et de single. Arctic Monkeys est un groupe vintage dans sa démarche et moderne dans le son.

Le titre de l'album, "Suce-le et vois", c'est de l'ironie ou de la provoc?
A.T. – "Suck It And See" est une vieille expression anglaise qui signifie "Essaie-le". On trouvait que c'était accrocheur pour un titre de chanson et d'album. Tellement accrocheur que nous n'avons rien mis d'autre sur la pochette. Mais, oui, il y a aussi un peu d'humour. On fait du rock, après tout…

Malgré votre popularité, vous semblez fuir le star-system. Vous avez besoin de vous protéger?
A.T. – Non, pas vraiment. En Angleterre, la presse tabloïd a essayé de raconter des trucs sulfureux sur nous, mais elle a vite laissé tomber car il n'y a pas grand-chose à dire. En dehors de la musique, on ne fait rien qui soit digne d'intérêt pour le star-system. On va au concert, on sort au pub, mais nous ne fréquentons pas des actrices ou des endroits branchés.

Sentez-vous déjà l'influence des Arctic Monkeys lorsque vous écoutez la radio?
A.T. – A la radio, certainement pas, car on n'y diffuse plus beaucoup de rock. Mais, bien plus que du plaisir, c'est de la fierté que je ressens lorsque les jeunes viennent me trouver à la fin du concert pour me dire que c'est après avoir écouté les Monkeys qu'ils ont acheté une guitare et formé un groupe avec des potes de leur collège. Il est important que chaque génération ait ses modèles. Les Monkeys ne seraient pas là aujourd'hui s'il n'y avait pas eu Oasis et les Stones Roses.

Luc Lorfèvre

Arctic Monkeys – Suck It And See
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