Anthony Hopkins: « Mes points communs avec Hitchcock? Je suis froid et je n’ai pas d’amis »

Saisissant dans son interprétation d’Alfred Hitchcock, il trouve un nouveau rôle à sa (dé)mesure. Rencontre avec un monstre.

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Quand vous êtes dans votre état normal, vous vous aimez?
Anthony Hopkins – Disons que je me suis habitué à moi. J’aurais voulu être plus fonceur. Vendre les films aussi bien que le ferait un représentant de commerce. Mais je suis timide, effacé et énigmatique. Mais quel beau métier! C’est quand même le seul job où l’on peut parler avec les morts par la grâce d’un déguisement. J’ai presque rencontré Hitchcock à force de prendre ses traits.

Et vous l’avez aussi rencontré en chair et en os?
Oui. Lors d’un déjeuner en 1979, quelques mois avant sa mort. J’avais une quarantaine d’années. Je sortais du tournage d’Un pont trop loin et j’allais me lancer dans Elephant Man de David Lynch, mon premier vrai grand rôle au cinéma. J’aurais adoré travailler avec lui. Nous partagions d’ailleurs le même agent. Qui a tout essayé. Mais ça ne s’est jamais fait. Question d’agenda et d’ego, j’imagine. Hitchcock traitait tellement mal ses acteurs que ça en devenait fascinant.

Ça vous parle comme attitude?
Bien sûr. C’est seulement quand il fait face à une personnalité forte qu’un acteur, lui aussi exigeant, trouve à qui parler. On n’a alors pas devant soi un réalisateur-carpette qui se comporte plus en fan qu’en chef de plateau. Je déteste ça! Regardez Russell Crowe! Je l’adore car il ne laisse personne lui marcher dessus. Comme moi, il est intègre et complètement immergé dans ses personnages. En fait, j’ai deux points communs avec Hitchcock: je suis froid et je n’ai pas d’amis. (Se reprenant…) Et j’en oubliais un autre! Nous sommes tous les deux stupides.

C’est-à-dire?
Comme moi, il ne baisse pas vite l’armure et refuse de montrer ses faiblesses. C’est idiot. C’est un souci que les femmes n’ont pas. Elles sont plus ouvertes. Et tellement plus intelligentes. Elles constituent d’ailleurs la principale force des films d’Hitchcock. Il savait les sublimer, les rendre inaccessibles. Comme Janet Leigh dans Psychose. Il projetait ses fantasmes dans ses films. Tout le monde savait qu’il aurait voulu ressembler à Cary Grant. Qu’il aurait tant aimé devenir le bourreau des cœurs des plus belles actrices. Mais comme il ne possédait pas le physique adéquat, il s’est brillamment servi des armes à sa disposition. Il est devenu réalisateur, en grande partie pour collaborer avec les femmes de ses rêves.

Vous n’avez jamais essayé de vous rapprocher de vos fantasmes féminins via des films?
Hitchcock était obsédé par les blondes. Moi, je ne suis obsédé par rien. Et amateur de pas grand-chose. En dehors du cinéma, je fais juste de la musique. Mais pas très sérieusement! En plus, je suis très bien avec ma femme!

C’est grâce à votre épouse qu’il existe un album de vos propres compositions: "Composer"…
Si je n’avais pas été un élève aussi médiocre, j’aurais entamé des études de musique. Et vous avez raison. Ma femme a un jour ramassé toutes les partitions qui traînaient sur mon bureau. L’Orchestre symphonique de Dallas les a interprétées. Ensuite, c’est le prestigieux Birmingham Symphony Orchestra qui a pris le relais, et a enregistré le disque. Mais ce n’est pas moi qui dirige l’orchestre.

Encore un indice de votre éternelle volonté de discrétion?
Non, c’est nettement plus terre à terre. Désespérément douloureux. Puisque je me suis cassé le coude quelques jours avant de diriger l’orchestre. Quelqu’un d’autre a donc pris le relais. Ce n’était peut-être pas plus mal, cela dit…

Si vous aviez dirigé l’orchestre, les gens auraient vu l’acteur et pas le compositeur…
Précisément. Et aussi parce que je suis trop dans le contrôle. Alors qu’un chef d’orchestre doit laisser une certaine liberté à ses musiciens pour qu’ils puissent s’exprimer le mieux possible.

C’est aussi de cette manière que doit procéder un réalisateur?
Avec moi en tout cas! Il m’est arrivé quelques fois qu’un cinéaste me donne trop d’instructions et pas assez de latitude. Dans ce cas, je quitte le plateau en lui disant de trouver quelqu’un pour me remplacer. Que ma vie est courte… En fait, mon caractère, assez difficile je vous l’accorde, n’a pas changé depuis que je suis tout petit. Sauf une chose: avec l’âge, on ne fuit plus la réalité. Un ami proche est décédé récemment, et je sais que je suis l’un des suivants sur la liste… Mais je n’ai pas peur de la mort. "Merci la vie", c’est tout ce que j’aurai à dire le moment venu.

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