Amy Winehouse: L’incarnation de la trash attitude

Elle aura autant fait parler d'elle pour son talent que pour ses excès. Amy Winehouse, révélation soul de ces dernières années, est morte, samedi (23/7), seule dans son appartement. Une autopsie était prévue lundi (25/7) et à l'heure de boucler ce numéro, on ignorait encore les causes de son décès. Quoi qu'il en soit, cette fin tragique, à 27 ans, apparaît comme le point d'orgue d'une déchéance ultra-médiatisée, qui l'aura autant façonnée aux yeux du public que ses succès d'artiste. "Amy Winehouse a poussé jusqu'au bout la trajectoire trash, ce qui est rare", observe la spécialiste du people Annik Dubied. Ce genre de dégringolade, la presse people en raffole. Parce qu'elle dit quelque chose de notre société.

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Notre experte: Annik Dubied est chercheuse en sociologie des médias à l'Université de Genève, spécialiste du people.

Vous parlez d'une trajectoire trash qu'Amy Winehouse aurait poussée à son paroxysme, de quoi s'agit-il?
Annik Dubied – C'est le nom que nous avons donné à un phénomène: des figures qui dégringolent une à une les marches du succès après les avoir gravies. Nous l'avons observé avec Amy Winehouse, mais aussi Britney Spears, Linday Lohan ou, en France, Samy Naceri, même si c'est plus souvent le fait de jeunes femmes. Ces figures prennent à rebours un ensemble de valeurs et de réussites qui sont considérées dans le people, et en miroir dans la société, comme des marques de succès. Leur vie familiale s'effondre, elles perdent de l'argent, elles se ridiculisent en public, elles cèdent aux excès… Le mode trash, c'est la dégringolade privée.

Cette trajectoire trash, c'est un phénomène nouveau?
Jusque dans les années soixante, les stars étaient l'incarnation de la réussite professionnelle, mais aussi privée: être heureux en amour, avoir une famille. Edgar Morin parlait du "mythe du bonheur". À partir des années 2000, ce mythe du bonheur s'effondre. On ne nous présente plus des individus qui s'accomplissent, mais des individus qui doutent, qui échouent ou qui ne réussissent que partiellement. Ou, dans le cas de la trajectoire trash, des individus qui, après avoir réussi, détricotent eux-mêmes tout ce qu'ils avaient obtenu.

C'est la fin du mythe du bonheur?
Oui. Pendant un temps, on a pu croire que l'individualisme était la solution, que la réussite personnelle menait à une forme d'accomplissement. Aujourd'hui, on est dans une période de doute: l'individu moderne n'est pas si sûr qu'en faisant tout ce qu'il faut, il sera définitivement heureux, en amour et au boulot.

On connaît bien les ingrédients du conte de fées. Est-ce qu'il y a des constantes, des invariants du "conte trash"?
Dans les années 60, Morin disait qu'un des grands gages de réussite de l'individu moderne, c'était l'amour. Aujourd'hui, si les people qui sont pris dans des trajectoires trash vivent des histoires d'amour, ils échouent. Il n'y a pas de partenaire stable. Dans le cas d'Amy Winehouse, il y a un mari en prison… Une autre notion très proche, c'est la déconstruction des liens familiaux. Britney Spears risquait de perdre la garde de ses enfants, Amy Winehouse s'est fait désavouer dans la presse par ses parents… Un troisième ingrédient, c'est la perte de l'argent. Amy Winehouse qui s'effondre lors d'un concert, avec une annulation de sa tournée à la clé, Lindsay Lohan qui en est réduite à voler dans les magasins parce qu'elle ne gagne plus assez.

Il y a une déchéance physique aussi…
Absolument, c'est l'exhibition "indigne" ou humiliante: Amy Winehouse se refait les seins et apparaît complètement saoule. Britney Spears se rase la tête, Samy Naceri est photographié en train de hurler. On choisit des images trash et on les appose comme un label sur cette "unsuccess story", pour la confirmer visuellement.

k Est-ce que la presse people, en montrant des éléments de déchéance, participe parfois à la chute de quelqu'un?
A.D. – Le récit médiatique fait partie de la chute. On a vu des cas où la presse s'acharnait sur quelqu'un. On peut se demander si certains individus, aussi désemparés psychologiquement, ne devraient pas être mis à l'abri d'une forme de malveillance, qui est la malveillance médiatique. Mais si la presse ne parle plus du people, c'est presque aussi grave pour lui. Cela pose la question des limites, mais dire qu'en enlevant la dimension médias de l'équation, la chose serait réglée, ce serait simpliste. Dans le star-système, tout est toujours question d'interaction entre la star, les médias et le public.

Doit-on s'attendre à une escalade de trash à l'avenir?
Les prédictions sont toujours difficiles en matière médiatique. Mais cela fait 15 ans que l'on nous annonce le pire du pire avec la téléréalité, à travers le people, et on ne l'a pas encore vu advenir. Oui, on a vu des choses sordides, mais quand le trash ne marche plus parce qu'il y en a trop, ce n'est pas renouvelé. Le but est que le public réagisse. Des transgressions de secrets, il y en aura toujours. Ça ne doit pas forcément être trash. Il faut juste que ça fonctionne narrativement. Parfois, ça fait sauter un tabou, mais c'est aussi parce que la société est prête à le voir sauter. Ou que c'est une bonne occasion de le discuter.

 Maïder Dechamps

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