Alcool et bonne santé?

Est-ce le bon timing pour faire de la prévention anti-alcool? Oui. Car c'est toujours le bon moment pour rappeler que notre rapport à l'alcool est aussi guidé par les récits publicitaires.

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Un petit dernier pour la route?" C'est fou ce que certaines expressions, entrées dans le langage de tous les jours, peuvent s'avérer dépassées, voire stupides. Voilà vingt ans que Bob s'applique à en prendre le contre-pied dans ses campagnes de sécurité routière. Mission impossible? On pourrait le penser. L'alcool est partout, pas seulement là où on a quelque chose à fêter: dans la pub, au ciné, en rue, sur les réseaux sociaux et… au fin fond de nos esprits. Actifs dans la prévention et la sensibilisation, des acteurs de terrain – comme Jeunes, alcool et société – clament leur inquiétude face aux nouvelles façons de consommer de l'alcool et de communiquer autour de lui. Une bande de rabat-joie et de moralisateurs à la petite semaine? Rencontre avec leur porte-parole, Martin De Duve, directeur de l'ASBL Univers santé.

A doses raisonnables, l'alcool détend l'organisme et facilite le lien social. Vous vous opposez à cette argumentation?

MARTIN DE DUVE – Les organisations que je représente n’ont strictement rien contre la consommation festive d’alcool, drogue culturelle par excellence en Occident. Elles n'en réclament aucune régulation forte ni contraignante. Au risque de vous étonner, j'ajouterais qu'elles sont plutôt libertaires face à l'alcool. Je devrais dire: "permissives". Mais il y a un sérieux problème… On a connu, vers la fin des années 90, un basculement rapide et brutal des pratiques commerciales. Inquiets devant la diminution continue de la consommation (en soi, une très bonne nouvelle), les alcooliers ont mis au point une riposte sous la forme de produits sucrés, light, fruités… destinés à séduire les femmes et les jeunes. En parallèle est né un discours plus complaisant envers l’ivresse et le lâcher prise: des attitudes faciles à mettre en scène sur les réseaux sociaux. Si, en parallèle, l’alcool peut être trouvé facilement – jusque chez son boulanger – et si, enfin, la publicité se révèle omniprésente – que l’on songe à la dernière Coupe du monde et à sa bière associée sur des milliers de drapeaux -, toutes les conditions sont là pour un effet boule de neige autour de l’alcool.

Boule de neige, c'est-à-dire?

M.D.D. – Au lieu de jouer un rôle de détente et de facilitation du lien social, l'alcool a tendance à devenir l’unique sens et la finalité même du regroupement d'individus, notamment entre jeunes. Leur manière de consommer s'est également modifiée. Ils boivent certes un peu moins souvent qu'avant mais en plus grandes quantités, au prix d’une prise de risque plus importante. Ce qui a changé dans nos sociétés, en fait, c’est le paradigme de la consommation d’alcool. L'apprentissage devient plus anarchique. On consomme l’alcool – je ne vise pas ici que les adolescents et les jeunes adultes – avant tout pour son effet psychotrope et moins pour sa fonction sociale. C’est cela qui doit nous interpeller: le modèle s’articule de plus en plus autour d’une consommation sciemment construite autour de l'altération des sens. On n’est donc plus dans un contexte où l’alcool désinhibe pour faciliter le contact, tutoyer, draguer, danser, etc. Mais pour s’éclater et s’oublier.

Le modèle de consommation dont vous parlez, c'est la publicité qui le construit. Mais celle-ci est partiellement contrôlée, non?

M.D.D. – Très peu! En Belgique, c’est théoriquement le rôle du Jury d’éthique publicitaire (JEP) qui, malgré quelques améliorations timides récentes, reste largement juge et partie. Les alcooliers pratiquent un matraquage publicitaire agressif, dont les résultats sont très tangibles. Le plus légalement du monde, ils proposent aux mouvements de jeunesse des promotions du type "votre troisième bac de bières gratuit". Des firmes de spiritueux passent librement contrat avec des cercles étudiants, leur offrant 200 bouteilles d’alcool fort gratuites. Conséquence: pour 2 euros, un étudiant peut commander 10 verres pour ses potes! Ajoutez à cela que la quasi-totalité des publicités, en parfaite infraction aux conventions internes du secteur, associent alcool et prouesses sportives, sensuelles ou sexuelles. Comment s’étonner, dès lors, qu’il y ait surconsommation et mésusage de l’alcool avec accidents, absentéisme au travail, drames, maladies cardiovasculaires, etc.?

Ce lobbying est-il une spécificité belge?

M.D.D. – Les alcooliers sont partout, y compris dans les couloirs des parlements nationaux, régionaux, européen. Mais la Belgique a la particularité de ne jamais avoir eu le moindre plan pour encadrer la consommation d'alcool. Elle est l'un des pays européens les plus permissifs sur le plan commercial et publicitaire. Or, la communication des alcooliers est subtile et efficace. Ils se donnent beaucoup de mal pour qu’on parle des effets présumés positifs du vin sur le cœur ou de la bière sur l’organisme. A coup d’études scientifiques, ils soutiennent ces thèses. Et cela passe à merveille dans le grand public qui préfère se voir conforté dans ses choix et ses comportements plutôt qu'entendre un discours médical sur les impacts de l’alcool sur la santé.

Consommer de l’alcool, voire en surconsommer, n’est-ce pas finalement une question de choix individuel? De liberté personnelle? Après tout, tant qu’on ne nuit à personne, par exemple en prenant le volant…

M.D.D. – Bien sûr. Mais encore faut-il que le consommateur puisse faire un choix éclairé sur la manière de le consommer! Or ce choix devient de plus en plus difficile en raison du déséquilibre du rapport de force dans ce secteur. Les budgets investis dans la prévention sont environ 190 fois moindres que ceux investis dans la publicité. La force du rouleau compresseur publicitaire est devenue telle, aujourd’hui, que même l’homme le plus sexy de la planète (George Clooney – NDLR) se fait refuser l’accès à une fête parce qu'il n’a pas sa bouteille de Martini en main… Si vous avez un Bacardi dans la main, vous êtes plus sexy et les filles vous semblent plus belles… Avec de telles narrations, on est loin de la simple "réclame" d'autrefois. Faute de cadre légal adapté, ce genre de représentations est présent à tous les coins de rue, dans tous les lieux de détente et de fête. Il est encore accentué par le placement de produits. C’est là que sont les excès, pas dans la consommation raisonnable d’alcool entre proches.

Vous prétendez que les méfaits dus à l’alcool coûtent chaque année 6 milliards d’euros à la collectivité, alors que la vente d’alcool ne rapporte que 600 millions au Trésor. Comment expliquer que le monde politique ne réagisse pas plus énergiquement?

M.D.D. – L’alcool est notre drogue culturelle. En Belgique, 85 % de la population jeune et adulte affiche une consommation, petite ou grande. La question, aux yeux du personnel politique, peut donc paraître sensible, délicate. Il ne veut pas paraître plus catholique que le pape, censeur, moralisateur. Or, le politique craint l’impopularité. Au risque de voir persister tous les problèmes que vous avez cités.

Groupe Jeunes, alcool et société: 010/47.28.28 ou www.jeunesetalcool.be

 

 

 

 

 

 

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