Alain Chamfort : « Je suis fier de mon parcours »

Le dandy de la french pop trouve que le métier a bien changé. A son grand regret. Plus lucide qu'aigri, il a pourtant encore de belles choses à dire. Et à chanter...

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Pianiste de Dutronc dans les années yé-yé, chanteur pour minettes sur le label Flèche de Claude François, icône pop tendance avec la complicité de Gainsbourg, has been au bord de la retraite avant un nouveau retour en grâce… La vie d'artiste est ainsi faite. Des hauts, des bas, de l'ombre et de la lumière… Et ce n'est pas à Alain Chamfort qu'il faut le rappeler. A soixante-six ans, la silhouette et la ride élégantes, il signe un nouveau contrat artistique avec le label indépendant [PIAS] (oui, ça s'écrit désormais entre crochets) et retrouve son fidèle parolier Jacques Duvall pour enregistrer onze chansons originales rassemblées sous le titre très sobre "Alain Chamfort".

Cet album est parfaitement à son image. Il navigue entre modernité et poésie "vieille école", parfums gainsbouriens (l'excellent Ensemble), rimes enfantines ("il ne reste plus d'argent en Argentine et des gosses à Saragosse"), réveil de la jeunesse (le joli Joyce),évocation de la mort, voire encore duo glamour avec Charlotte Rampling. "Une chanson ne peut retenir mon attention que si elle me parle",nous explique-t-il dans les locaux anderlechtois de son label."Jacques Duvall a le chic pour raconter dans ses textes ce que je ressens ou ce que j'ai envie de savoir. Et je trouve ça complètement bluffant car nos vies sont complètement différentes. J'ai dû déménager une vingtaine de fois, j'ai eu quatre femmes, cinq enfants… Et lui, pendant tout ce temps, il est resté seul dans son petit appart du centre de Bruxelles pour écrire. Oui, c'est une rencontre unique."

Depuis votre dernier album solo "Le plaisir" en 2003, on vous a senti un peu aigri lors de vos sorties médiatiques.

Alain Chamfort – Je ne suis pas aigri, je suis lucide. Le métier a changé et je dois l'accepter. A un moment donné, je me suis retrouvé devant des responsables de maisons de disques qui me parlaient "format", "target", "tube radio", "partenariat" sans même prendre le temps d'écouter mes chansons. Le marketing a pris le pas sur l'artistique. Je me suis rendu compte que l'âge d'or était passé. Dans les années 70, tout était plus simple. On sortait un disque, on appelait Guy Lux, on passait dans son émission et le lendemain toutes les radios diffusaient vos chansons (rire).

Quand vous regardez en arrière, vous êtes fier de votre parcours?

A.C. – Oui, car c'est mon parcours. J'ai connu le succès populaire avec des chansons aussi différentes que L'amour en France, Manureva, Géant ou Paradis. J'ai été un "bon" vendeur, crédible, mis de côté, oublié, ressuscité et tout ça ne m'a pas empêché de vivre autre chose à côté. Même s'il y a eu des erreurs, je pense avoir trouvé une forme d'harmonie entre ma vie d'homme et celle de l'artiste.

Frédéric Lo, qui réalise cet album, a déjà réussi dans le passé à réorienter les carrières de Daniel Darc et de Stephan Eicher. C'est pour cette raison que vous avez travaillé avec lui?

A.C. – Les gens ont mon numéro de téléphone, mais on m'a rarement approché ces dernières années, si ce n'est pour le projet Une vie Saint Laurent (2010) qui était un exercice nouveau pour moi. Aucune firme de disques n'a voulu le sortir, alors on l'a fait nous-mêmes. C'est après ce disque qu'un ami commun nous a mis en contact, Frédéric et moi. Il a avoué ne pas bien connaître mon univers, a réécouté mes albums et surtout voulu entendre les esquisses de chansons que j'avais bricolées à la maison ces dix dernières années. Ce qui m'a plu chez Frédéric, c'est qu'il a justement tenu compte de mon cheminement. Il a essayé de s'inscrire dans une certaine continuité tout en apportant son point de vue. Fondamentalement, ce disque, c'est du Chamfort avec du piano. Il n'y a pas vraiment de rupture avec ce que j'ai fait avant.

Dans la chanson Puis-je offrir?, vous dites craindre qu'on dépiste l'égoïste caché en vous. L'égoïsme, c'est important dans votre métier?

A.C. – La nature humaine est multiple et ça me fascine. Cette chanson rappelle qu'on peut être tout et son contraire. Ceci dit, je ne pense pas que l'égoïsme soit la principale qualité des artistes que j'apprécie. Une chanson, c'est du partage. Si un artiste est uniquement concerné par sa petite personne, et vous en connaissez comme moi, il finit par s'isoler. Comme je le disais, ma carrière a connu des périodes mouvantes, ça m'a permis de relativiser beaucoup de choses et de mettre mon ego de côté.

Vous évoquez la mort dans ce disque. Comment l'appréhendez-vous?

A.C. – J'ai longtemps été victime consentante du tabou de la mort qui est encore trop présent dans notre culture occidentale. C'est ce que je dis dans la chanson, rien que d'y penser, ça peut faire peur. En fait, je suis surtout confronté à la mort des autres. Je n'ai plus de parents, d'oncles, de cousins… Il ne me reste qu'une sœur. C'est comme si j'avais perdu tous les témoins d'une histoire. Mais, par rapport à ma propre mort, il n'y a pas d'angoisse. Pour mourir, il faut être vivant. Et j'essaie de rester vivant dans ce monde en déliquescence. Et je ne parle pas seulement du métier d'artiste…

A la préadolescence, tout avait été prévu pour que le jeune pianiste doué que vous étiez rentre au Conservatoire. Et puis, vous avez été faire la fête avec les yé-yé. C'est ça, la grande décision de votre vie?

A.C. – Ce fut une grande décision, mais lorsque je l'ai prise, ça s'est fait de manière très naturelle. Je devais avoir treize ans. Je suivais des cours de piano chez un vieux monsieur qui devait me préparer à l'examen d'entrée du Conservatoire. Ça sentait le moisi chez lui, je devais l'appeler "maître", j'avais l'impression d'être au Moyen Age alors que dehors, il y a avait des filles en minijupe qui dansaient en écoutant Salut les copains. J'ai tout laissé tomber et je ne l'ai jamais regretté.

Vous n'avez jamais été tenté d'aller chanter Manureva sur les croisières d'Age tendre et têtes de bois?

A.C. – Non, j'ai encore la possibilité d'exercer mon métier d'une autre manière. Mais je comprends ceux qui le font, car ils n'ont pas le choix. C'est ça ou rien. J'ai moi-même persuadé Michel Delpech d'accepter leur invitation.

La suite de l'interview dans le Moustique du 15 avril 2015

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