Activistes: héros ou casseurs?

Ils trouvent que le monde ne tourne pas rond et le font savoir. Leur temps-libre, ils le passent à pénétrer dans des centrales nucléaires, à arracher des patates OGM et à s'interposer entre la police et les sans-papiers… Avec des risques, mais aussi d'insoupçonnables satisfactions. 4 jours pour 4 portraits.

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Une mère de famille de 50 ans, un fan d'escalade aux airs de gendre idéal, un jeune papa comédien et un surveillant d'école secondaire… Leur point commun? Ils sont indignés par les orientations que prend notre société en matière d'asile, d'agriculture ou d'armement… Ils font partie de ceux qui, de tout temps, se sont levés pour faire changer les choses. Sans savoir si le grand filtre de l'histoire les qualifiera de résistants, de doux rêveurs ou de terroristes, ils font ce qu'ils pensent devoir faire. Quitte à braver la loi si celle-ci leur semble injuste. Pour leurs idées, ils ont subi des coups, des arrestations, des menaces et des condamnations, parfois lourdes. Loin de les arrêter, la répression attise encore leur révolte. Sont-ils des héros du changement ou de dangereux casseurs? Etaient-ils si différents de nous avant d'entrer en résistance? Et jusqu'où sont-ils prêts à aller?

Portrait 1: Benoît

"Mes moteurs: un idéal, des amis et de l'adrénaline"

Etre suivi dans la rue, grimper sur des bâtiments officiels et pénétrer de nuit dans des bases militaires… La vie de Benoît le pacifiste ressemble à un film d'espions. Sauf que les armes et les juges qu'il affronte sont bien réels.

Benoît nous reçoit chez lui, dans une des cités-jardins de Bruxelles. Un vélo devant la porte, un thé fumant sur la table et du Noir Désir en fond sonore. Sous ses airs de gendre idéal, "Ben" est actif sur plusieurs fronts depuis la guerre en Irak, en 2003. En tant que militant de Greenpeace, il a par exemple été expulsé d'Indonésie pour y avoir dénoncé la déforestation et a été condamné à trois mois de prison avec sursis après avoir pénétré avec 28 autres activistes dans la centrale nucléaire du Tricastin, en France. "Je fais juste partie des gens qui ne peuvent pas rester assis face aux injustices",dit-il,contemplant le fond de sa tasse.

Son cheval de bataille principal reste le pacifisme. Depuis longtemps, il a perdu ses illusions sur les manifs et pétitions "qui n'ont quasiment aucun effet" et la démocratie représentative. Il a donc trouvé son mode de revendication: l'action directe non-violente. "Ça n'aurait pas de sens de prôner la paix par la violence et ça nous ferait perdre toute légitimité." C'est dans cette logique qu'il a fondé Agir pour la Paix, un mouvement antimilitariste subsidié par la Fédération Wallonie-Bruxelles, proposant campagnes et formations pour ceux qui pensent que "le pacifisme, ce n'est pas la passivité".

Quand on le taxe de "terroriste", Benoît rétorque qu'il a toujours agi à visage découvert et que, même s'il a déjà endommagé des biens, il ne s'en est jamais pris à des personnes. "Pour certains, détruire une clôture pour entrer sur une base militaire, c'est déjà de la violence. Pour nous, pas. Si c'est le seul moyen d'entrer dans un périmètre ultra-sécurisé où l'Etat cache des choses, c'est légitime." Benoît a d'ailleurs pénétré plusieurs fois dans la base aérienne de Kleine-Brogel pour y dénoncer la présence illégale et (jusque-là) secrète de bombes nucléaires américaines sur le sol belge. Avec un bel écho médiatique. Avec des risques aussi. "La violence policière ne m'inquiète pas. Des coups de matraque, tout le monde en a déjà reçu." Arrêté en moyenne une fois par mois, il connaît ses droits sur le bout des doigts. "Par contre, la violence militaire me fait très peur." Parce qu'il l'a connue de près.

Un flingue sur la tempe

A plusieurs reprises, quand il est entré avec quelques autres dans Kleine-Brogel, les soldats censés les remettre à la police leur ont fait passer "un sale quart d'heure qui, en réalité, a plutôt duré 4, 5, 6 heures. J'ai eu un flingue sur la tempe. Ils nous ont imposé des positions de stress (à genoux avec les bras en croix)pendant des heures, ils nous ont appliqué des pressions cérébrales". Des actes qui entrent dans la définition de la torture. Si bien qu'aujourd'hui, ce garçon, pourtant pas du genre peureux, n'oserait plus pénétrer par petite équipe ??? dans cette base militaire. "Ils ont mis des panneaux partout où l'on voit un militaire tirer à vue sur un citoyen. C'est clair, si on entre, on peut se faire tuer. Et si un jour quelqu'un reçoit une balle, la Défense pourra toujours dire qu'on nous a pris pour des terroristes." Face à la force pure, la non-violence ne fait parfois pas le poids. "C'est désespérant, mais on trouvera d'autres moyens de pression."

Mises sur écoute et filatures

En devenant pour ainsi dire un "pro" de l'activisme, Benoît a appris à en utiliser les outils et à en déjouer les pièges. Smartphones connectés pour capturer les images des actions presque en direct, utilisation prudente des GSM puisqu'il est possible de les actionner à distance pour enregistrer des conversations à l'insu de leur propriétaire, implication d'un minimum de personnes dans les actions délicates pour éviter les fuites… Car "Ben", comme d'autres activistes, a déjà été officiellement mis sur écoute et pris en filature. La Sûreté de l'Etat craint que ces pacifistes ne se radicalisent ou soient infiltrés par des terroristes voulant entrer dans des infrastructures militaires et nucléaires. Régulièrement, des agents en civil s'introduisent en douce dans des réunions de volontaires et la police a déjà fait pression sur des activistes pour qu'ils retournent leur veste. Parfois avec succès.

Militer de la sorte demande en effet un mental d'acier. "Pas mal de gens abandonnent du jour au lendemain, découragés", explique Benoît.Pour tenir le coup sur la longueur, il a dû reconnaître qu'il ne pouvait pas être à 100 % de tous les combats. "Il y a plein d'injustices, mais je ne veux pas que ça pourrisse ma vie, je cherche aussi ma paix intérieure." Loin du cliché des militants déprimés et coléreux, Benoît dévoile que l'autre carburant de l'activisme, c'est… l'amusement! "Préparer une action, avec des amis, voir qu'on peut faire changer les choses, c'est très motivant. Et puis, pour certains, dont moi, l'adrénaline que l'on trouve dans des actions de nuit ou quand on monte dans une grue à 90 m, c'est clairement un plus!"

Chaque jour de la semaine, un portrait d'un activiste.

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