Activistes: après les soirées au champagne, les coups de matraque

Ils trouvent que le monde ne tourne pas rond et le font savoir. Leur temps-libre, ils le passent à pénétrer dans des centrales nucléaires, à arracher des patates OGM et à s'interposer entre la police et les sans-papiers… Avec des risques, mais aussi d'insoupçonnables satisfactions. Portraits. 

1218691

Nous l'avons rencontrée l'été dernier, lors d'une manifestation de soutien aux sans-papiers, à Calais. Cristina (prénom d'emprunt), 50 ans, avait fait la route depuis Bruxelles. Cette femme à la démarche élégante et à la voix grave ne ressemble pas à l'image que l'on se fait généralement des militants politiques. D'ailleurs, elle-même se décrit plutôt comme "juste une citoyenne engagée". Pourtant, elle ne passe pas son temps libre comme la plupart des femmes de son âge. Manifs, visites de centres fermés, traductions pour le collectif Getting the Voice Out, qui rassemble des témoignages sur les conditions de vie à l'intérieur des centres… Difficile de croire qu'il y a encore cinq ans, elle menait une existence "classique". Jusque-là, elle avait évolué dans un milieu "plus qu'aisé et complètement apolitique". Alors que s'est-il passé pour que Cristina lâche ses soirées huppées pour des fêtes de soutien aux sans-papiers dans des squats humides? 

Naissance d'une résistance

"Ça n'a pas été une révélation, ni le Saint-Esprit qui est descendu sur moi, sourit-elle.Il y a eu une série de déclics." La première fois qu'elle a été confrontée à la question des sans-papiers, c'était en 2009. Une de ses filles avait été arrêtée par la police en tant que membre du Comité d'actions et de soutien aux sans-papiers (CAS) de l'ULB et inculpée pour rébellion. Elle a été acquittée depuis. "Jusque-là, je croyais qu'on n'arrêtait pas les gens sans raison. Mais je ne pouvais pas imaginer ma fille faire quelque chose de grave, alors j'ai creusé. J'ai découvert la situation des sans-papiers et la terrible injustice qu'on faisait vivre à des gens, à côté de chez moi: être privé de liberté pendant des mois, être séparé de sa famille quand son seul tort c'est d'avoir cherché une vie meilleure." Sa première réaction a été l'incompréhension: elle pensait vivre dans un pays juste et démocratique. "Ensuite, ça s'est mué en rage, explique-t-elle froidement.J'ai pris conscience qu'il fallait lutter. Je ne pouvais élever mes filles dans certaines valeurs et puis faire semblant que ces choses-là n'existent pas! Qui suis-je pour être libre alors que mon prochain est détenu dans un centre fermé?" Une résistante était née. 

Quelques mois plus tard, elle se rend par curiosité à un rassemblement lors du camp No Border Bruxelles, sorte de happening transnational destiné à revendiquer la liberté de circulation des individus. Près de la gare du Midi, elle assiste à une scène de violence policière contre un jeune homme, immobilisé, qui hurle de douleur. Quand un agent ordonne à Cristina de "dégager", elle ne bouge pas. "J'étais comme paralysée, bouche bée." Quelques instants plus tard, on lui menotte les mains dans le dos, sans explication. Elle est retenue au commissariat plusieurs heures, toujours sans motif. Quand on l'autorise enfin à aller aux toilettes, c'est en laissant la porte ouverte… 

Plus l'âge de se faire frapper

Sa méfiance envers les forces de l'ordre ne s'est pas arrangée quand elle a eu une côte cassée lors de l'évacuation du squat de l'église du Gesù, à Bruxelles, où elle donnait des cours bénévolement aux sans-papiers. "On peut se faire arrêter et même être blessée alors qu'on est parfaitement pacifique",témoigne-t-elle. D'ailleurs, lorsqu'elle manifeste, Cristina évite désormais la proximité des policiers suréquipés, les "robocops" comme les surnomment les manifestants. "J'ai passé l'âge de me faire taper dessus. De toute façon, prendre des coups de matraque, ça fait très mal et ça ne sert à personne."

Pour Cristina, la première chose à faire pour militer, c'est de s'"informer correctement". Un épluchage des médias généralistes, mais surtout alternatifs, qui lui réclame une à deux heures par jour, à trouver en dehors de son emploi à temps plein. Son engagement l'a aussi coupée de certains amis. "Je ne supporte plus de passer des soirées à boire du champagne et à ne parler que de choses anodines, explique-t-elle.Maintenant, j'ai deux cercles: ceux de mes amis très fortunés avec lesquels je peux, parfois, parler de ces choses-là. Et puis des gens avec qui j'ai moins en commun sur le plan du vécu, mais avec qui je partage des valeurs et la même indignation." Pour rien au monde Cristina ne retrouverait sa vie d'avant, avec son insouciance si confortable. "Je me sens plus vivante depuis que je sais ce qui se passe. Je suis plus dans la réalité, même si cette réalité est triste et exige qu'on lutte. Au moins, c'est la vraie vie."

Sur le même sujet
Plus d'actualité