AB/Bota: L’union fait la force

Les initiatives se multiplient pour rapprocher la scène rock flamande et francophone. Mais les clichés ont toujours la vie dure.

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Au festival Eurosonic, grand rassemblement des professionnels européens de la musique qui s'est tenu au mois de janvier à Groningen, les artistes flamands et francophones étaient réunis sous la même bannière Belgium Booms. Le jeudi 9 février, Pure FM et Studio Brussel ont proposé pour la première fois une émission bilingue destinée à ouvrir l'horizon musical des auditeurs des deux radios jeunes du service public. Quant au Botanique et à l'Ancienne Belgique, respectivement centre culturel de la Communauté française et flamande, c'est une sélection mixte de dix groupes belges qu'ils organisent ce week-end.

Alors, la musique va-t-elle réussir à rapprocher nos deux communautés? L'envie est là, les initiatives sont louables et le public répond de manière positive. Mais les clichés ont toujours la vie dure. Hormis une poignée d'artistes (Selah Sue, Stromae, dEUS, Hooverphonic, Arno…), il n'est pas facile pour un groupe belge de percer des deux côtés de la frontière linguistique. Même si elle chante en anglais, une formation rock francophone éprouvera toujours plus de difficultés à être diffusée sur les radios flamandes qu'en France. Demandez à Ghinzu ou à Puggy. De même, quelle radio francophone passe les morceaux de Milk Inc., duo dance limbourgeois qui remplit pourtant plusieurs soirs d'affilée le Sportpaleis d'Anvers et a signé des tubes internationaux?

Une réalité, pas une généralité

"Il ne s'agit pas toujours d'un problème linguistique", analyse Bart Steenhaut, responsable des pages musicales au quotidien De Morgen. "Les goûts, les attentes du public et la mentalité diffèrent d'une communauté à l'autre. On constate d'ailleurs ces disparités avec certains groupes internationaux qui fonctionnent plus au nord qu'au sud du pays, et vice versa. Mais il est vrai qu'en Flandre, les médias sont très protecteurs par rapport à leur culture. A qualité égale, ils privilégieront toujours les artistes flamands et seront plus réticents à promouvoir des groupes wallons ou hollandais, par exemple. Pour des artistes belges chantant en anglais, l'accent est aussi très important. Même si j'apprécie la musique de Ghinzu, je ne crois pas que ce groupe passera un jour sur Studio Brussel, l'accent anglais du chanteur est épouvantable. A la limite, Ghinzu ferait mieux de chanter en français, il aurait plus de succès chez nous."

Le fossé entre les deux communautés est une réalité, mais pas une généralité. Stromae, qui chante en français, a fait un carton en Flandre et a été plébiscité lors de la cérémonie des Mia's, équivalent flamand des Victoires de la musique. La scène électro francophone est particulièrement appréciée par les programmateurs flamands. Et, à défaut de réaliser des ventes astronomiques, le rappeur Baloji jouit d'une crédibilité énorme au nord du pays, et pas seulement parce qu'il vit à Gand. "Dans De Morgen, il nous arrive régulièrement de chroniquer des albums d'artistes francophones. On écoute tout, sans tenir compte du critère géographique. Mais je constate aussi que dans l'entourage des groupes ou dans certaines firmes de disques, on ne fait pas toujours l'effort de pousser un artiste issu d'une communauté vers l'autre. C'est souvent à nous, journalistes, de faire la démarche. Prenez Puggy, par exemple. On n'a jamais proposé à De Morgen de faire une interview."

Journaliste à Pure FM, Sylvestre Defontaine a animé aux côtés de sa consœur de Studio Brussel, Kirsten Lemaire, l'émission bilingue La musique fait la force qui a présenté dans les deux langues différents groupes belges.

Sylvestre en tire un bilan plus que positif. "Nous collaborons régulièrement avec Studio Brussel sur les festivals, mais c'est la première fois que nous avons animé ensemble une émission bilingue. Comme radios du service public, nous avons pour mission de mettre en avant les artistes de nos communautés linguistiques respectives. Mais je pense que les barrières s'abaissent et, surtout, qu'il y a un réel intérêt du public à découvrir ce qui passe de l'autre côté de la frontière. Lors de notre émission, nous n'avons reçu que des commentaires positifs. L'un des premiers tweets envoyés par les auditeurs disait: "Enfin! C'est l'émission dont nous rêvions". Certes, il y a bien sûr une différence de culture musicale et de goûts. Mais à l'étranger, tout le monde nous dit que c'est ce qui fait la force de la scène musicale belge. La langue peut expliquer une méconnaissance, voire une incompréhension, par rapport à ce qui se fait de l'autre côté de la frontière linguistique. Mais lorsque vous confrontez les deux, ça fonctionne bien. Regardez ce qui se passe à Bruxelles dans les salles de concerts, tant au niveau de la programmation musicale que de la fréquentation du public. Je ne vois pas tellement de différence entre l'Ancienne Belgique "flamande" et le Botanique "francophone"." Nous non plus…

Luc Lorfèvre

AB/Bota

En pratique
Quoi? La sixième édition du festival AB/Bota se déroule le vendredi 24 février à l'Ancienne Belgique et le samedi 25 au Botanique. Dix groupes belges sont programmés.
Qui? 24 février à l'AB: Hoquets, School Is Cool, BRNS, Cape Coast Radio, Kiss & Drive.
25 février au Bota: Dan San, Customs, Birds That Change Colour, Zoft, Love Like Birds.
Les musts de Moustique: School Is Cool pour sa générosité scénique et ses accents à la Arcade Fire; Dan San pour leur version 2.1 du folk et leurs vraies chansons, Love Like Birds pour sa chanteuse Elke De Mey qui chante effectivement comme un oiseau.
Infos? www.abconcerts.be et www.botanique.be

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