6 questions sur le nucléaire à la belge

Microfissures, laissez-aller politique et pénurie électrique: le nucléaire belge est dans la tempête. Et suscite pas mal de questions. On tente d'y répondre.

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La fermeture de la centrale de Doel 4, au début du mois d'août, rappelle à quel point la production d'électricité en Belgique est fragile. A court terme, une pénurie hivernale est bien réelle. Et si le nucléaire doit disparaître en 2035, aucune solution de remplacement solide n'est mise en route actuellement.

1. Quel est l'état actuel du parc nucléaire belge?

La Belgique possède sept réacteurs nucléaires: trois à Tihange et quatre à Doel. Tihange 1 (mis en service en 1975) entre dans une première phase de révision fin août, jusqu'au 14 octobre. Tihange 2, lancé en 1983, est à l'arrêt depuis mars. En 2012, on avait déjà constaté la présence de milliers de microfissures sur les parois d'acier des cuves du réacteur. Des tests positifs avaient permis le redémarrage en 2013, mais de nouveaux examens ont donné de mauvais résultats. L'unité 3 de la centrale de Doel, lancée en 1982, a connu les mêmes arrêts, pour un problème identique.

Anne-Sophie Hugé, porte-parole d'Electrabel, la société qui exploite le parc nucléaire, assure que les "résultats des nouveaux tests sont attendus pour l'automne". A Doel, les réacteurs 1 et 2 (1975) seront fermés en 2015. Enfin, Doel 4 a été arrêté le 5 août suite à une fuite d'huile dans la partie non nucléaire de la centrale. Sébastien Berg, porte-parole de l'Agence fédérale de contrôle nucléaire, précise que "suite à nos constats, il y a eu présomption d'intervention volontaire, potentiellement criminelle. L'affaire est au parquet fédéral. Je ne peux vous en dire plus". Nous n'avons donc plus que quatre réacteurs opérationnels sur sept.

2. Quels sont les risques de pénurie d'électricité?

Le nucléaire fournit à la Belgique 50 % de ses besoins en électricité. La seconde place revient au thermique fossile (33 %), loin devant les énergies renouvelables (7 %). Mais cette production nucléaire est en déroute. Avec ces fermetures et arrêts, selon Damien Ernst, professeur en matière d'énergie électrique à l'Université de Liège, "le gros de la production a été perdu: 4.000 mégawatts (MW), soit 40 % de notre consommation actuelle. Et rien n'a été prévu pour anticiper cette perte. On va devoir délester de la charge (couper le courant), au cours d'une dizaine de périodes par régions entières. On peut arriver à un délestage de 2.000 MW, soit la consommation de plusieurs grandes villes. On va manquer, avec une quasi-certitude, d'électricité cet hiver. Ce ne sera pas un black-out dans le sens où toute la Belgique sera privée de courant, mais plutôt un black-out partiel contrôlé". Un avis que ne partage (évidemment?) pas Anne-Sophie Hugé: "Electrabel couvrira les besoins de ses clients, sur la base de son parc de production et d'importations".

3. Quel impact peut avoir un black-out?

Le Centre national de crise a déjà dressé la liste des risques: interruptions de la circulation ferroviaire, arrêt des barrières de chemin de fer et des stations-service, risques de mortalité du bétail voire inondations. Selon le Bureau fédéral du plan, une heure de black-out coûterait au moins 120 millions d'euros à l'économie belge.

4. Existe-t-il des solutions pour éviter les coupures de courant?

Johan Vande Lanotte, le ministre en charge de l'Energie, a proposé un recours aux groupes électrogènes de secours du pays (environ 1.000 MW), d'adapter la demande des entreprises et surtout d'importer davantage depuis les Pays-Bas, où la centrale de Maasbracht, à un jet de pierre de la frontière, est à l'arrêt, car non rentable. Rianne Teule, directrice de campagne de Greenpeace, estime elle "qu'il faut surtout utiliser l'énergie de manière plus efficace: c'est le moyen le plus économique qui se présente à nous, puisqu'il est trop tard, à court terme, pour s'appuyer sur le renouvelable, dont le développement véritable aurait dû commencer il y a des années".

La solution de l'importation, toutefois, est soumise à plusieurs conditions. "On peut importer 3.500 mégawatts, au maximum, en Belgique, selon Damien Ernst.Au-delà, il y aura des problèmes de tension et de limites de capacité aux frontières." Il faudra également être sûr que des pays soient en mesure d'exporter. "Le pire serait une vague de froid sur l'Europe avec très peu de vent. Dans un tel contexte, la France elle-même devrait importer près de 10.000 mégawatts. Pas question de compter sur elle ni sur l'éolien allemand pour nous sauver."

5. Pourquoi n'a-t-on pas prévu ce scénario?

Pour Damien Ernst, "le gouvernement fédéral et les gouvernements régionaux ont une très mauvaise compréhension du secteur électrique. Pour leur défense, il est devenu très complexe ces dernières années, avec la libéralisation du secteur et la montée en puissance des énergies renouvelables. Cela ne leur a pas permis de développer une politique cohérente de long terme". En subsidiant le photovoltaïque, il aurait par exemple aussi fallu penser au fait que cela conduirait à une certaine baisse du prix de l'électricité et donc rendrait nos centrales au gaz, nécessaires à l'heure actuelle pour notre sécurité d'approvisionnement, plus du tout concurrentielles. Mais pour le scientifique, les responsables ne s'arrêtent pas là: "La compagnie Elia (le gestionnaire du réseau d'électricité)porte aussi une responsabilité morale pour ce problème de sécurité d'approvisionnement. Il aurait peut-être fallu organiser notre industrie électrique afin qu'Elia porte aussi une responsabilité juridique en cas de black-out et lui donner les moyens d'y faire face." Réponse d'Elia: "La sécurité d'approvisionnement est en première instance une responsabilité des autorités. Personne n'aurait pu prévoir les arrêts des trois réacteurs nucléaires…"

6. Quel avenir pour le nucléaire en Belgique?

Depuis 2003, et le vote pour la sortie du nucléaire à l'horizon 2025, aucun plan à long terme n'a réellement accompagné cette mesure. Actuellement, l'alternative du renouvelable est à la traîne (7 % de l'offre électrique contre une moyenne européenne de 14 %). Tihange 1 a été prolongé de dix ans, avec fermeture en 2035. Electrabel indique qu'"il est techniquement possible de prolonger la durée de vie de certaines unités, mais il s'agit avant tout d'une décision politique. Actuellement, il y a un calendrier de sortie déterminé. Nous sommes disposés à discuter".

La future coalition suédoise plancherait sur la prolongation du nucléaire, alors que la N-VA réclame la construction d'une nouvelle centrale. "L'avenir du parc nucléaire belge n'est pas que du ressort du politique, souligne Damien Ernst. Il dépend aussi de GDF Suez (la maison mère d'Electrabel)qui est le propriétaire des centrales. Il y a dix ans, cette société faisait énormément d'argent avec ce parc. Maintenant, avec la baisse des prix de l'électricité sur les marchés de gros, la taxe nucléaire qui ponctionne une bonne partie des bénéfices de ces centrales (479 millions d'euros pour Electrabel en 2012)et la menace politique permanente qui pèse sur leur avenir, je suis de moins en moins convaincu que GDF Suez va se battre pour leur maintien.

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