6 milliards d’autres… Mais tous les mêmes

Même globalisée, l'humanité est d'une fascinante diversité. Mais entre le quotidien d'un pygmée congolais et les angoisses existentielles d'un grand rouquin bruxellois, il reste plus d'un lien de parenté.

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17 décembre 2010. Dans l'hystérie consumériste qui précède les fêtes de fin d'année, démarre à Bruxelles l'exposition 6 milliards d'autres, projet porté par le célèbre photographe français Yann Arthus-Bertrand. L'homme qui, en scrutant La Terre vue du ciel, en a rappelé l'incroyable beauté, a cette fois décidé de se pencher sur ceux qui la peuplent. Un voyage pour lequel les lecteurs de Moustique peuvent à leur tour s'embarquer grâce au film offert gratuitement cette semaine, et qui se révèle d'une émouvante humanité.

Tel est le monde dans lequel nous vivons. Follement divers, changeant, aux multiples facettes et contours. Entre un pygmée congolais confronté aux vicissitudes de la disparition de son habitat et un pompier new-yorkais qui pleure encore le World Trade Center, quels points communs? De l'oligarque russe décidé à exploiter les abîmes de l'Arctique à l'Indien amazonien penché sur son feu de lianes, quelles connexions? A première vue, aucune. Trop de traits culturels différents, trop de préalables irréconciliables… Les grands récits de voyage, de Marco Polo à Bougainville ou Albert Londres, les mille savoirs tirés de la colonisation, des guerres ou des invasions nous le rappellent: même notre façon de tenir une fourchette – quand elle existe – dépend du morceau de territoire où nous sommes nés, de l'éducation que nous avons chacun reçue de nos parents, de notre culture, de notre langue, de notre civilisation.

Irréconciliable humanité? Certes pas. L'expo 6 milliards d'autres rappelle en effet une vérité fondamentale: de nos plus élémentaires besoins de survie et de sécurité jusqu'à nos angoisses les plus existentielles, malgré les peurs, les haines et les replis sur soi qui émaillent notre histoire, nous sommes tous, Blancs ou Noirs, croyants ou athées, riches ou pauvres, mono- ou polygames, aussi marqués d'un invisible sceau commun. Une somme de traits culturels partagés par chaque représentant de notre espèce, par chaque communauté humaine à travers le temps et l'espace. Avec l'éminent anthropologue belge Pierre de Maret, nous avons tenté de les distinguer. Pas une mince affaire. Mais une aventure passionnante, qui nous aidera peut-être un jour, nous, modestes Belges, à trouver un langage commun pour scinder BHV…

Quels liens unissent les 6 milliards d'êtres humains qui peuplent la planète?
Pierre de Maret – Du point de vue physique, c'est clair: nous sommes tous des homo sapiens, et descendons tous probablement d'un tout petit nombre d'individus apparus en Afrique australe il y a 150 ou 200.000 ans. Cette population s'est répandue sur toute la surface de la Terre et a été confrontée à des environnements très différents, qui a poussé notamment à la diversité linguistique et culturelle. Aujourd'hui, il n'y a pratiquement rien dans nos comportements, même les plus anodins et les plus évidents, qui ne traduise pas des diversités et des variations culturelles.

Même dans nos besoins fondamentaux?
Même… Regardez l'alimentation. Les hommes sont omnivores, comme leurs cousins les chimpanzés et les bonobos. Mais ce qui paraît appétissant pour les uns peut être repoussant pour les autres. Manger une huître vivante, animal qui ressemble à un gros crachat, est abominable pour de larges pans de la population mondiale. Pour ceux-là, déguster des termites vivants ou frits, ou de grosses larves, se révélera par contre un vrai régal. C'est vrai aussi dans la manière d'accoucher. Quoi de plus naturel que de mettre un enfant au monde? Et pourtant, on sait que les positions d'accouchement, la façon de traiter les nouveau-nés sont très variables dans le temps et l'espace. Même chose dans nos manières de faire l'amour, activité qui, pourtant, relève apparemment de notre nature le plus biologique.

Il reste pourtant quelques "invariants", des comportements partagés par toute l'espèce humaine depuis la nuit des temps…
Effectivement, subsistent quelques traits fondamentaux identiques, parce que toutes les sociétés humaines ont été confrontées à l'obligation de répondre aux besoins les plus naturels: se nourrir, se protéger, se reproduire. Mais aussi interagir socialement. Car l'homme est un animal programmé génétiquement pour être sociable. Il a besoin d'interagir avec ses semblables, de vivre des émotions…

Quels sont ces grands invariants?
Toutes les cultures ont développé des méthodes pour organiser les relations entre les membres de la société, la famille, et pour transmettre des connaissances. Sans exception, toutes les sociétés ont des règles pour l'alliance matrimoniale et pour la filiation. On connaît ainsi quatre ou cinq grands types de filiations, rassemblant l'immense majorité des populations du monde. Soit on hérite de son père et de sa mère, comme chez nous. Soit la filiation se transmet uniquement de père en fils, soit uniquement de mère en fille. Soit de son père et de sa mère, mais en ce qui concerne des domaines différents. Par exemple l'immobilier d'un côté, les rituels liés aux ancêtres de l'autre. Encore un invariant de nos sociétés: l'autorité engendrée par la force physique. Elle est à l'origine même de la politique. L'histoire classique du mâle dominant qui, grâce à sa puissance, s'accapare les femelles.

La puissance, c'est aussi le feu – un cliché de l'aventure préhistorique. A-t-il été maîtrisé par toutes les sociétés?
La maîtrise du feu est extrêmement ancienne, plus encore qu'on ne le pensait autrefois. On estime d'ailleurs aujourd'hui que cette maîtrise du feu, qui a permis la cuisson des aliments, est une des causes de l'évolution. Elle a modifié notre dentition, notre système digestif, et permis, in fine, l'émergence de l'homo sapiens.

L'homme en questionnement face à l'univers, c'est aussi un invariant?
Oui. Pratiquement toutes les sociétés ont essayé de trouver une explication à l'univers et aux forces qui nous entourent. C'est quoi la Lune, c'est quoi le Soleil? Souvent, en s'accompagnant de rites et de mythes en rapport avec les forces naturelles.

Vous dite "souvent". Pas toujours?
On n'est pas sûr que les religions soient universelles. On est même de plus en plus convaincu que ce sont les rituels qui sont importants, qu'ils répondent à un besoin spécifique chez l'homme, celui d'éprouver des émotions collectives et de se sentir rassuré par quelque chose qu'on connaît, qui est répétitif et qui organise la vie, nous rappelle d'où on vient et où on va. Toutes les sociétés connaissent les rites de passage, par exemple pour passer de l'adolescence à la vie adulte. On célèbre aussi, d'une manière ou d'une autre, des anniversaires. Ou des rites collectifs qui marquent l'évolution du calendrier, qu'on les appelle semailles, prémices, carnaval, Noël, solstice, équinoxe…

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Aujourd'hui, l'idée de parenté entre tous les hommes est largement répandue. Mais parenté ne veut pas dire égalité. L'hypothétique supériorité de certaines cultures sur d'autres est un concept qui existe toujours?
Tout dépend du critère… Par exemple, sur nos capacités à soigner la douleur et envoyer des hommes dans l'espace, notre civilisation est clairement supérieure. Sur la question de la qualité de vie, c'est moins sûr. Ainsi, beaucoup de pygmées avaient une meilleure qualité de vie, plus apaisée et chaleureuse que bien des gens de nos sociétés, soumis au déséquilibre permanent, vivant dans le stress et la frustration de ne pas posséder ce qu'ils désirent. Dans les sociétés dites primitives, les chasseurs-cueilleurs travaillaient juste quelques heures par jour. Travailler, ça voulait dire partir à la chasse ou faire la cueillette. Les pygmées vivaient bien davantage que nous dans une société de loisirs.

Nous sommes à l'âge de la globalisation. Est-ce, à terme, la fin des cultures au profit de "la" culture?
Un moment, on a cru qu'avec la globalisation émergerait une culture universelle, une espèce de salmigondis. Cela n'arrivera pas. A l'instar des individus, on sait aujourd'hui que les sociétés sont toujours traversées par des forces antagonistes. Elles tendent à se copier l'une l'autre par mimétisme mais, dans le même temps, font tout pour se différencier des autres afin de protéger leur identité. Certes, la globalisation uniformise. Mais c'est aussi elle qui pousse à des besoins d'identités proches, à des ressourcements locaux. C'est à elle qu'on doit les pulsions nationalistes, les besoins de réalités identitaires plus proches et plus immédiates.

Cette semaine, recevez gratuitement le DVD 6 Milliards d'autres avec votre Moustique.

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