50 shades of Grey, 50 Nuances d’ennui

L’adaptation cinématographique du best-seller est un pur produit marketing pour la Saint Valentin, sans une once de désir. Il serait hypocrite de dire qu’on en attendait plus.

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Attendu comme un événement (commercial plus que cinématographique), Cinquante Nuances de Grey est sur les écrans. Pour ceux qui ne la connaissent pas, un mot de l’histoire, d’abord. A Seattle, Anastasia Steele (Dakota Johnson), une jeune femme de 21 ans, vierge et étudiante en littérature, tombe amoureuse de Christian Grey (Jamie Dornan), un homme d’affaires successfull de 27 ans adepte du SM. Titillé par l’innocence apparente de la jeune femme, celui-ci lui demande de devenir sa soumise parce qu’il ne connaît que ce mode de relation, ayant été abusé dans son enfance (pour preuve les brûlures de cigarettes sur son torse). Et contrat à l’appui, comprenant closes gynécologiques précises car il faut tout de même se protéger de tout. Hygiénisme étonnant pour un film qui prétend appeler à la perte de contrôle. Et vous invite à l’avant-première presse avec une coupe de champagne (pas deux). Car il ne faudrait pas gâcher la suite – l’adaptation des volumes 2 et 3  de la trilogie sont déjà en préparation.

Mais il suffit d’une première scène pour se rendre compte du vide érotique abyssal ouvert par l’adaptation du livre de la britannique EL James. Regards froids, décors glacials, personnages inconsistants, nullité du jeu entre les acteurs, tout tombe à plat. Problème numéro un : l’absence totale d’intention du film. Ni film initiatique au sado-masochisme (revoir Nymphomaniac volumes I et II), ni récit transgressif de la sexualité détraquée d’un homme (revoir Shame), ni même version pimentée des thrillers kitchs et cultes de l’érotisme américain (de Neuf semaines et demi à Basic Instinct), Cinquante Nuances de Grey échoue à convoquer le moindre désir. Mais n’ayons pas l’air étonné, il ne s’est jamais agi de cela. Etendard pudibond et hypocrite, le film et les livres s’imposent comme des versions finalement réactionnaires de la sexualité, où la femme, malgré tout, reste soumise à un fantasme de contrôle masculin dont le but n’est même pas le plaisir, même si à quelques reprises, Christian ose dire à Anastasia : « je ne fais pas l’amour, je baise brutalement ». On demande à revoir. Réalisées sous le contrôle total de la censure hollywoodienne, ni la scène de dépucelage, ni les scènes de SM ne vous feront de l’effet. C’est à peine si l’on aperçoit la racine du sexe de l’acteur. Aucune simulation d’éjaculation, la question du plug anal est vite évacuée et en guise d’orgasme vous aurez droit à quelques scènes de voltige dans les airs. Pour le Twilight du cul, on repassera.

Car il ne s’agira jamais, à aucun moment, d’étreindre réellement la sexualité d’un personnage ou de traverser avec lui l’expérience érotique de quoi que ce soit. La réalisatrice Sam Taylor-Johnson manie le fouet bien moins efficacement que Lars von Trier. Les fesses de Charlotte Gainsbourg en savent quelque chose – tandis que celles de Dakota Johnson ne seront jamais montrées lacérées de coups. Il ne faudrait pas que le film ait l’air de ce qu’il est, c’est à dire une simple accessoirisation d’une pratique sexuelle osée – le SM – sans qu’elle ne soit jamais assumée.

Venons maintenant au choix des acteurs. Universal (le distributeur) a tenté d’approcher certains acteurs réputés pour oser les scènes de sexe : Michael Fassbender, Ryan Gosling et même Matthias Schoenaerts, qui nous confiait il y a peu : « on m’a proposé le scénario de Cinquante Nuances de Grey, je n’ai pas pu le finir, il m’est tombé des mains ». Plus connu comme ex-boyfriend de Keira Knightley et mannequin-caleçon pour Calvin Klein, c’est l’acteur irlandais Jamie Dornan (32 ans) qui endosse finalement le rôle de Christian Grey. La fesse est belle et le torse musclé, mais Jamie Dornan a plutôt l’air d’un jeune poney perdu dans une salle de SM tant sa pratique semble fausse et fabriquée. A ses côtés, l’actrice américaine Dakota Johnson (25 ans) trimballe son double héritage cinématographique comme un fardeau parfois touchant mais trop évaporé – fille du bellâtre Flic à Miami Don Johnson, et de l’actrice aléatoire Melanie Griffith (Working Girl) – elle-même fille de Tippi Hedren, star au chignon blond des Oiseaux d’Hitchcock (qui doit se retourner dans sa tombe, lui qui aimait filmer « les scènes d’amour comme des scènes de meurtre »). Même si elle devrait s’inspirer des choix de carrière de sa grand-mère, Dakota agace tout de même moins que son partenaire masculin.

Au final, difficile de parler de cinéma après la vision d’un tel film qui se définit surtout par ce qu’il n’est pas – ou ne veut pas être. C’est à dire un vrai film de cinéma, qui convoque le sexe et fabrique de l’érotisme quel qu’il soit, kitch, trash ou romantique. Rendez-nous Rita Hayworth déroulant son gant dans Gilda, rendez-nous Marlon Brando et sa motte de beurre, rendez-nous les cowboys amoureux de Brokeback Mountain, rendez-nous Mickey Rourke et même Patrick Swayze dans Dirty Dancing ou Demi Moore les mains dans la glaise dansGhost. Car « Le monde du sexe » pour reprendre l’écrivain américain Henry Miller, mérite mieux, beaucoup mieux que cinquante nuances de rien. – J.G

Réalisé par Sam Taylor-Johnson. Avec Dakota Johnson et Jamie Dornan – 125’

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