30 ans après Paris Texas, Wim Wenders bouleverse la Croisette avec le somptueux Sel de la terre.

Dix minutes d’hommage ont suivi la projection hier du nouveau documentaire de Wim Wenders, Le Sel de la terre, en hommage au photographe brésilien Sebastiao Salgado, et présenté au Certain regard. Co-réalisé avec le fils du photographe, Juliano Ribeiro Salgado, le film est une somptueuse plongée dans le travail et l’intimité d’un des plus grands photographes au monde.

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Wim Wenders a commencé par ces mots : « C’est un film dédié aux images d’un autre. L’un des plus grands photographes d’aujourd’hui. Je suis ému de le présenter avec son propre fils Juliano. C’est un film modeste ». Un peu comme avec le sublime documentaire Pina sur la danseuse contemporaine Pina Bausch, Wim Wenders s’est effacé derrière l’artiste et l’homme qu’il admire et dont il a choisi de montrer le travail. Quelle découverte, et quel hommage pour ceux qui découvriront l’œuvre de Sebastiao Salgado, né au Brésil en 1944, et qui a parcouru le monde pendant quarante ans, à la recherche de l’humanité sous toutes ses formes.

Le procédé de Wenders est élégant et sobre : faire parler les images de Salgado, toujours en noir et blanc. La voix off de Salgado vient commenter les clichés, son visage, en fondu noir et blanc, semble parfois sortir des images, pour nous raconter l’homme derrière le photographe, l’aventurier aussi.

 

D’abord, Wenders, dont on entend aussi la voix off, rappelle que la photographie, c’est « écrire sur la lumière ». Sans lumière, pas de bonne photographie. Sans humanité non plus. Les premières images montrent une mine d’or au Brésil, où des grappes entières d’hommes accrochés aux flancs de la terre rappellent à Salgado les bâtisseurs de pyramides. Salgado ne cesse, dans son travail, de chercher l’humanité originelle, l’intrinsèque nature humaine.

Le film suit ensuite le parcours chronologique des œuvres de Salgado, qui évolue à mesure que sa vie se dessine. Son père aurait voulu qu’il soit avocat mais, seul garçon parmi sept sœurs, Sebastiao se veut aventurier. Il commence des études d’économie, quitte le Brésil pour la France pendant les mouvements de gauche en Amérique latine dans les années 60, et rencontre la femme de sa vie, Lélia – auquel le film rend aussi un hommage permanent. C’est elle qui lui fournit son premier appareil photo. C’est ensemble qu’ils décident de se lancer dans leur premier grand projet photographique (Sebastiao photographie, Lélia édite), « les autres Amériques », consacré à l’Amérique latine que Sebastiao et Lélia retrouvent après dix ans d’exil et la naissance de leur fils Juliano.

 

Wenders plonge dans les archives de Salgado, et nous fait pénétrer au cœur du travail de l’artiste et de ses questionnements incessants sur le sens de son métier. Chaque histoire que Salgado raconte est une leçon de vie, teintée d’humour, de mélancolie, d’humanité. Toujours d’un respect immense pour les hommes qu’il croise, et qu’il regarde. 

 

Humble, Salgado livre l’un de ses secrets :« on ne fait pas un bon portrait seul. C’est celui qui est photographié qui vous offre la photo ». Au Pérou, le peuple indigène Saraguros le prend pour un envoyé de Dieu. Au Nord-Est du Brésil, il filme le mouvement des paysans sans terre. S’étonne de ce que la vie y côtoie à ce point la mort, dans une continuité, comme cette image qui montre des cercueils en location dans une petite épicerie. Le temps d’aller enterrer les morts.

 

Mais le vrai choc, pour Salgado, c’est l’Afrique. Le Sahel, le Soudan, dont il ne se remettra pas. Sans relâche, il filme les images d’une famine dont tout le monde se fout, et porte aux yeux du monde la tragédie africaine du siècle. Chaque cliché témoigne d’une empathie infinie pour la nature humaine. Jamais voyeur, son appareil montre ce que traversent des milliers d’hommes sur le continent oublié. Salgado capte leur dignité, leur épuisement. Leur détresse devient la sienne, dans une identification d’une force empathique rare. Puis viennent la Tanzanie, le Rwanda, l’ex-Yougolslavie. Salgado est devenu un photographe de guerre, prêt à se prendre dans les conflits. Il y passe à chaque fois entre six mois et deux ans. Et en revient cassé. Dégoûté de son métier.

 

C’est Lélia, encore, qui lui redonne goût à la vie en ayant l’idée de replanter la forêt de leur région natale au Brésil, menacée par la sécheresse et la déforestation (elle est aujourd’hui en plein renouveau, avec deux millions d’arbres). Salgado a alors l’idée de sa grande série « La genèse », qui retourne aux origines de l’humanité, à la recherche de lieux, de visages ou d’animaux inchangés depuis des milliers d’années. Ce sera les peuples nomades de Sibérie, qui se déplacent avec leurs rennes et dorment toute leur vie dans des bottes en peau. Le peuple Zo’é au Brésil, peuple « paradisiaque » où chaque femme peut avoir trois ou quatre maris (un mari prêcheur, un mari chasseur, et un mari à a maison) ! Salgado n’est plus seulement un photographe de guerre. Il est un photographe des hommes, et de la terre. A la fin, Sebastio photographie des gorilles, des ours polaires ou des tortues centenaires, dont il semble partager la sagesse, dans une identification totale.

Et c’est ce qui touche au cœur et à l’âme dans le documentaire de Wenders, c’est à quel point l’homme semble se tenir tout entier dans chacun de ses clichés. Salgado est devenu l’homme- photographie. Magnifique.

Sel de la terre

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