2012, l’année Tim Burton

Le cinéaste des monstres adapte Dark Shadows, prépare Frankenweenie en animation et s'expose à la Cinémathèque à Paris. Comment le freak d'Hollywood est-il devenu un classique?

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"Je suis le père de tous mes films, ils sont tous mes enfants. Certains ont subi des mutations, d’autres ont d’étranges problèmes, mais je les aime tous", déclare souvent le créateur de Beetlejuice et d’Edward aux mains d’argent. Depuis vingt-cinq ans, les cauchemars de Tim Burton enchantent les écrans et les cœurs, cartonnent au box-office et résistent stoïques au formatage des studios hollywoodiens.

Pourtant, qui aurait pu prédire que ce garçon renfermé et étrange, né en 1958 dans une banlieue morne de Los Angeles, deviendrait un jour le nouveau maître de l’illusion cinématographique, l’enfant improbable et revendiqué de Walt Disney et du poète Edgar Allan Poe, capable de faire littéralement exploser le box-office avec ses facéties?

Le truc, c’est que Tim Burton a su faire de son étrangeté une arme absolue brandie contre la culture de masse, sans jamais rien sacrifier de l’entertainment à l’américaine. Avec lui, les monstres sont la norme et c’est la "normalité" qui devient absurde. Son alter ego et muse masculine depuis plus de vingt ans, Johnny Depp, confirme: "Je n’ai jamais vu quelqu’un de si évidemment hors jeu s’adapter aussi bien. À sa manière. Tim est un artiste, un génie, un excentrique, un fou et un ami brillant, courageux, drôle jusqu’à l’hystérie, loyal, non-conformiste et franc du collier. Il est lui-même et c’est tout".

De Disney à Murnau

Macabre, gothique et mélancolique, l’univers de Tim Burton naît dans les cauchemars enfantins et bataille ferme contre l’uniformisation du monde adulte. Ses atouts? Une imagination débridée et une croyance farouche dans le pouvoir des rêves. "Les films frappent à la porte des rêves et de notre subconscient. Cette réalité a beau varier selon les générations, les films ont un impact thérapeutique – comme autrefois les contes de fées", déclare volontiers Burton. Artisan laborieux, le jeune homme formé sur les bancs de l’école d’arts de Californie fondée par l’oncle Walt (Disney) est d’abord un fabuleux dessinateur, qui alimente son imaginaire autant par l’expressionnisme allemand des années 30 (Murnau ou Fritz Lang) que par les films d’horreur kitsch américains. Alliage d’alchimiste démoniaque.

Trop morbide pour Disney (il fait pourtant ses griffes sur Rox et Rouky et Taram et le chaudron magique), Burton signe un contrat chez la Warner et réalise son premier long métrage (Pee Wee Big Adventure) avant de se faire un nom avec l’improbable Beetlejuice. On lui confie Batman, avec Jack Nicholson en Joker. Mais c’est la rencontre avec Johnny Depp qui lui permet d’inventer Edward aux mains d’argent (1990), héros lunaire aux ciseaux en guise de mains, chef-d’œuvre absolu et créature burtonienne par excellence. L’acteur est intarissable sur le maître: "C’est une âme unique, un homme pour lequel j’irais au bout du monde, et je sais parfaitement qu’il ferait de même pour moi."

Un rêve vieux de trente ans

Dark Shadows qui sort cette semaine sur nos écrans signe leur huitième collaboration. Ensemble, ils s’imposent comme l’un des derniers grands couples artisans de l’illusion. En effet, pour Burton, Depp est prêt à tous les travestissements. Il est Ed Wood (biopic noir et blanc d’un cinéaste culte et raté à la marge d’Hollywood), part à la recherche du chevalier sans tête de Sleepy Hollow, enfile le costume de Willy Wonka dans Charlie et la chocolaterie ou se transforme en chapelier fou d’Alice au pays des merveilles. Produit par Disney en 3D, le film enregistre à sa sortie l’un des plus gros démarrages de tous les temps, devant Avatar.

Un succès en salles qui permet à Burton de financer des projets plus risqués, comme cette adaptation gothique de la série Dark Shadows. Mais aussi (et surtout) de réaliser un rêve vieux de presque trente ans, Frankenweenie, développé à partir d’un de ses premiers courts métrages refusé par Disney. Avec l’histoire de cet apprenti Frankenstein de 8 ans qui ressuscite son chien mort (sortie prévue à l’automne), Burton renoue avec le cinéma d’animation, après avoir coréalisé Les noces funèbres et produit L’étrange Noël de Monsieur Jack. Retour à l’enfance pour celui qui ne l’a jamais vraiment quittée. Elle est la matière de ses rêves, et l’essence de son cinéma. La magie de Tim Burton est de nous la restituer, intacte et préservée, dans toute sa force créatrice. Oui, Monsieur Burton est ce qu’on appelle un génie classique.

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