10 ans de Facebook, autant de tribus

Le plus célèbre des réseaux sociaux fête ses dix ans et son milliard d'utilisateurs. Hyper-connectés, paranos ou irréductibles: à quelle tribu Facebook appartenez-vous?

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Le 4 février 2004, l'Américain Mark Zuckerberg, 20 ans, bidouillait un curieux trombinoscope en ligne dans sa chambre d’étudiant de Harvard, à destination de ses condisciples. Qui à l’époque aurait imaginé qu’une décennie plus tard, "The Facebook“ deviendrait non seulement le premier réseau social, mais aussi le plus complet et le plus tentaculaire? Après s’être émancipé des universités US, avoir supprimé le “The“, intégré de nouvelles fonctionnalités, inventé le “like“, introduit de la pub, connu le boom de l’Internet mobile… la petite entreprise a fini par convaincre plus d’un milliard d’utilisateurs (dont 5 millions de Belges) et générer plus de 2 milliards de dollars de chiffre d’affaires.

Devenu le principal carrefour d’audience du Web mondial, Facebook s’exposait forcément à un retour de balancier… Critiqué sur son entrée en Bourse laborieuse et sur sa politique de confidentialité “vendue“ aux marketeurs, voire aux espions américains de la NSA, Facebook affronte désormais le sauve-qui-peut des ados, fuyant leurs parents trop inquisiteurs, vers les très tendance WhatsApp, Snapchat ou Ask.fm. Symbole d’un déclin annoncé? “Nous avons 10 ans. Nous ne sommes plus cool“, concédait récemment Zuckerberg.

Sans s’émouvoir, toutefois. A la fois journal intime et d’actualités, place de village et machine à café, galerie photo et cour de récré, Facebook reste encore aujourd'hui "le" réseau par excellence, l'étalon de référence. Surtout, il génère chez ses utilisateurs des interactions et des comportements moins “virtuels“ qu’il n’y paraît, tant ils sont parfois plus substantiels que ceux perçus IRL (“in real life“). Les dix profils “types“ ci-dessous, dressés au départ d’observations sociologiques, de statistiques et d’un peu de mauvaise foi, en sont l’illustration. Et vous, à quelle tribu Facebook appartenez-vous?

1. L'hyper-connecté

Son credo “Un jour sans manger, oui. Sans 3G, non.“

Ses chapelles Il les a toutes faites.

Ses fidèles 1.001 amis, dont plusieurs rencontrés en ligne.

Comme 48 % des 18-34 ans, ce drogué n’attend pas la première gorgée de café pour dérouler le fil d'actualités de ses amis sur son smartphone, sa tablette ou son laptop (Apple, bien sûr…). Des gadgets que ce technophile utilise au maximum de leurs possibilités, donc pas pour la frime. Sorte d’Alain Hubert du Web social, ce citadin squatte avec égal bonheur Facebook et Twitter mais aussi Google+, LinkedIn, Foursquare, Instagram, Vine ou Snapchat. Pour s’y retrouver, il trie ses amis dans des listes dédiées et a même parfois deux profils: l’un privé et l’autre “pro“. Avec 1.000 connexions par mois, autant dire qu’il est en ligne jour et nuit, et certainement en dehors de son domicile. Il s’agit généralement d'un homme de 24 ans en moyenne, diplômé ou en passe de l’être, et qui vit en couple. Malgré tout, serait-on tenté d'ajouter. Car oui, la priorité de ce nomophobe concerne désormais l'aménagement de plages de déconnexion. Faute de quoi Madame pourrait bien le "déliker"…

2. L’homo socialus

Son credo “L’amitié s’entretient comme un jardin.”

Ses chapelles Avant, MSN. Aujourd’hui, Facebook et Pinterest.

Ses fidèles 500 et +, même si, statistiquement, 16 seulement sont des relations soutenues.

Généralement de genre féminin, cet être prolixe a décidé de prendre le terme “réseau social” au pied de la lettre et de prouver que les sites communautaires ont bel et bien révolutionné la célèbre théorie des six degrés de séparation. Avec 6 ou 7 visites par jour, Facebook monopolise un quart du temps passé par ce papillon social sur le Web. Plutôt chronophage! Mais pas étonnant, vu que son activité préférée est d’y chatter, comme du temps de MSN: pas pour faire des rencontres en ligne, mais plutôt pour maintenir le lien et prolonger la journée avec ses amis "de la vie réelle". Equipée d’un ordi portable et d’un smartphone, elle ajoute aussi des photos pendant qu’elle bavarde, les tague, zieute le profil de ses amis proches et commente leurs publications. Une vraie multitâche, dont la générosité est souvent récompensée par ses pairs à travers le nombre indécent de likes qu’elle collectionne sur sa nouvelle photo de profil, pourtant bof bof. Et si Facebook avait été inventé exprès pour elle?

3. Le personal branleur

Son credo “Dans le futur, chacun aura droit à 15 minutes de célébrité mondiale.”

Ses chapelles Klout, LinkedIn, Twitter, Facebook.

Ses fidèles Des faire-valoir.

Très pro, cet expert en efficience a appris à gérer au mieux sa réputation "virtuelle". Devenu du coup spécialiste dans le marketing de lui-même, cet opportuniste travaille son référencement sur Google, vise une balance positive entre “followers” et “following” sur Twitter et connaît son score sur Klout par cœur. La pire espèce? Le “consultant en stratégie” qui s’éclate sur LinkedIn en alimentant constamment son CV pour booster sa carrière et susciter l'intérêt des recruteurs. Le plus légitime? Le créatif, photographe ou musicien, qui, jadis sur MySpace, se sert maintenant de Facebook et Twitter pour rameuter les foules au prochain vernissage ou partager sa dernière démo. Le plus ordinaire? Monsieur Tout-le-Monde qui se laisse aller à un petit péché d’orgueil 2.0. Dans l’attente de sa propre page Wikipédia (une consécration!), il est déjà tout content de voir son tweet passer en direct à la télé pendant The Voice… Du moment qu’il peut s’en vanter sur Facebook et récolter les likes et compliments qu’il se doit. Sinon, à quoi bon?

4. Le parano

Son credo “Big Brother is watching you!”

Sa chapelle Facebook, à contrecœur.

Ses fidèles Peu nombreux mais sélectionnés avec soin.

Généralement âgé entre 35 et 49 ans, le parano voit en Facebook un revival de 1984, le livre de George Orwell. D’ailleurs, il réclame, comme une rengaine, un bouton “j’aime pas” pour manifester sa désapprobation contre la politique de confidentialité de Facebook (pas forcément à tort). Victime de la pression sociale, il a malgré tout un compte, même s'il est très peu actif (moins de 100 connexions par mois, et toujours en mode “hors-ligne“) et qu’il sélectionne avec soin ses amis (dont parfois, bizarrement, toute sa classe de primaire…). Obsédé du contrôle, il se cache sous un pseudonyme improbable, n’a pas jugé nécessaire d'avoir une photo de profil, passe des heures sur son vieux PC à verrouiller les paramètres de confidentialité et "détague" chaque photo où il apparaît. Enfin, où “elle” apparaît. Car ces précautions seraient davantage l’apanage des femmes que des hommes, paraît-il. Attention, si ce personnage digne des services secrets est-allemands ne publie quasi rien, cela ne signifie pas qu’il s’abstient de scruter vos statuts, d’écumer vos albums photos et de suivre vos déplacements à la trace grâce à la géolocalisation. Reste la question: qu’est-ce qu’il (ou elle) fait encore sur Facebook?  

5. L’ego-reporter

Son credo “Moi, je…”

Ses chapelles Avant, Skyblog. Aujourd’hui: Facebook, Foursquare et Instagram.

Ses fidèles A partir de 800, il peut être diagnostiqué “narcissique“ selon une étude américaine.

"Il est 20h. Un petit film pépère, puis au lit!" De sa vie, ce reporter dans l’âme a décidé d’en faire le compte rendu heure après heure à coups de statuts fourmillant de “moi“ et de “je“. Adepte de la géolocalisation sur Foursquare, ce gentil narcissique publie chaque jour le menu de son souper sur Instagram. Avec l’hyper-transparence comme credo, la date de ses prochaines vacances, la couleur de ses nouvelles chaussures, l’ampleur de sa dernière gueule de bois, voire ses antécédents intestinaux n’ont – hélas! – pas de secret pour nous. Sur Twitter, un hashtag est consacré à ce genre de déballage: #3615mylife. S’il s’agit d’un ado, il nous gratifiera de l’interminable feuilleton à épisodes que constituent ses incessants changements de situation amoureuse. Mais une autre sorte d’ego-reporter, encore plus pénible, sévit sur Facebook: celui qui se lance dans la grande aventure de la reproduction humaine. Après avoir remplacé sa photo de profil par l’échographie, ce trentenaire, voire quadragénaire, se sent obligé de nous raconter, extatique, les gouzi-gouzi de sa progéniture. De la première dent au dernier vomi, rien ne nous est épargné. Mais quel ennui.

6.  L’infovore

Son credo “S’informer n’est pas un droit, c’est un devoir.”

Ses chapelles Twitter, Google et les sites d’infos.

Ses fidèles Il les appelle des followers.

Amateur du JT et abonné à un ou plusieurs quotidien(s), ce citadin, généralement masculin, utilise le Web comme source d’information primaire ou secondaire. Grand “googleur” devant l’éternel, il effectue entre 10 et 50 requêtes par jour sur le célèbre moteur de recherche. Mais son terrain de jeu préféré reste évidemment Twitter, où il se connecte plusieurs fois par jour sur sa tablette et suit les comptes de Rue89, de Slate.fr et d’Alain Gerlache, un must have. Dans le jargon, on dit que c’est un “curateur“: capable de filtrer de gros flots d’information, cette épuisette fait remonter les pépites insolites et les articles allongés à la sauce WikiLeaks, pour ensuite les partager à ses followers. Un dur labeur très apprécié, qui fait de ce twitto d’une trentaine d’années l’un des réseauteurs les plus actifs du Web. 

7. L’influenceur

Son credo “Mes tweets n’engagent que moi.”

Ses chapelles Facebook, Twitter, Klout, WordPress, Wikipédia.

Ses fidèles 5.000 influençables, par définition.

Maniant avec un égal bonheur second degré et aphorisme, cet obsédé du bon mot commente l’actu chaude dans des statuts qui claquent ou des tweets finement ciselés… En retour, ses avis tranchés reçoivent beaucoup, beaucoup de commentaires. Ce qui, accessoirement, gonfle son Klout mais fait surtout de ce maître à penser un animateur incontournable des discussions en ligne passionnées. Revers de la médaille, sa popularité le contraint désormais à refuser les demandes d’amitiés, après avoir atteint la limite de 5.000 fixée par Facebook. Pas de panique, un peu personal branleur dans l’âme, il renvoie les candidats suiveurs vers son blog personnel. Car oui, ce gentil bobo fricote en général avec la petite caste des journalistes-blogueurs. Très critiques, voire un peu condescendants, leur but avoué est d’éduquer, pas moins que ça. On raconte que ces leaders d’opinion constitueraient la cible privilégiée des marques pour promouvoir leur produit. Perso, on pense que c’est surestimer leur influence… Par contre, il paraît que c’est eux qui rédigent les pages Wikipédia, avec les infovores. Et ça, avouez, vous vous l’étiez toujours demandé… 

8. Le spammeur

Son credo “Le trop est l’ennemi du bien.“

Ses chapelles Facebook, YouTube, Twitter, dhnet.be.

Ses fidèles Proches de la saturation.

Indécrottable pollueur, le spammeur s’est investi d’un devoir: partager tout ce qu’il déniche sur le Web, de la perle (plus tellement) rare vue sur YouTube à l’info plus ou moins racoleuse lue sur 7sur7.be. S’il est joueur, il vous bombardera d’invitations à construire sa ferme sur Farmville ou à casser du bonbon sur Candy Crush. Semblant totalement ignorer l'existence des messages privés, ce bavard fait en outre ressembler votre fil d’actualité Twitter à un immense chat instantané. Parfois, il incarne aussi ce coq ou ce monsieur météo, chargés de l’impérieuse mission de souhaiter une “bonne journée“ à tous ses amis Facebook ou d’informer du temps qu'il fait. Le spammeur existe aussi en version “Lucky Like“, qui décoche les “j’aime” plus vite que son ombre. Une générosité peut-être pas totalement désintéressée, car sur Facebook on reçoit plus qu'on ne donne: si on like 14 fois les posts de ses amis, on obtiendrait 20 “j’aime” en retour sur ses propres contenus, paraît-il. Au niveau stylistique, le posteur fou abuse du superlatif, ponctue ses phrases de douze points d’exclamation et soulève la suspicion sur son éventuelle dyslexie. Bref, des réseaux sociaux, le spammeur n’a jamais vraiment reçu le mode d’emploi.  

9. Le militant

Son credo “Indignez-vous!”

Ses chapelles Facebook, Twitter et pétitions.be

Ses fidèles Peu nombreux mais de qualité.

Avec 2 à 3 heures par jour passées sur les réseaux sociaux, l’“activiste“ mérite décidément bien son nom. Il ouvre des groupes sur Facebook contre les violences infligées aux animaux, répand le message de son ASBL écolo et lance des appels à manifester pour le mariage pour tous. Sur Twitter, il était le premier à retweeter les dernières nouvelles des révolutions arabes ou à recueillir les témoignages de dissidents chinois. D’ailleurs, sa photo de profil est remplacée, au mieux, par celle de Stéphane Hessel barrée du slogan “Indignez-vous!“; au pire, par celle bidon de Bernard-Henri Lévy en Libye. Cet étudiant, ce pensionné ou cette femme au foyer a invité l’ensemble des hommes politiques de gauche comme de droite à rejoindre son réseau d’amis. C’est qu’avec Facebook, ce citoyen désabusé a le sentiment qu’on lui redonne enfin la parole… Aux likes qu’il juge superficiels, il préfère d’ailleurs les commentaires, plus constructifs. Ce qui ne l’empêche pas de verser à ses heures perdues en polémiste immodéré. On l’appelle alors “troll”. Qu’importe, pour lui, s’exprimer par statuts interposés, c’est se rapprocher de la démocratie, un peu. Et tant pis si c’est une utopie.


10. L'irréductible

Son credo “Vivre, c’est résister.”

Sa chapelle Account Killer pour supprimer son identité numérique.

Ses fidèles Il les côtoie dans la vraie vie, pourquoi? 

 

Cet indomptable a tout simplement décidé de ne pas (ou plus) être présent sur les réseaux sociaux. Sociologiquement, il appartient aux couches de la population les plus vieilles, les plus pauvres ou les plus isolées. Il y a bien sûr Mamy et Papy, bienheureux sédentaires, qui estiment que "ce n'est pas de leur âge". Il y a ceux qui n'y trouvent simplement aucun intérêt ou que ça effraie. Il y a enfin les “suicidés”, ceux qui ont goûté avant de dire “je n’aime pas”. La plupart du temps, c’est le manque de confidentialité et la futilité de Facebook qui les incitent à supprimer leur compte. Parfois, c’est au contraire leur utilisation trop chronophage qui les pousse à la déconnexion. Dans un cas comme dans l’autre, ils optent pour la désertion, quelquefois assortie d’une lettre d’adieu (pour qu’on les supplie de revenir?). Mais sont-ils au courant que Mark Zuckerberg conserve toutes leurs informations, au cas où ils décideraient de réintégrer les rangs? Pire: selon un étudiant autrichien, Facebook ficherait aussi ceux qui n’ont jamais mis les pieds sur le réseau social! Aïe, ça ne va pas rassurer le parano…

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