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Comment " L’enfer " de Stromae peut sauver des vies

La performance de Stromae lors du JT de TF1 a sorti nos tendances suicidaires de l’ombre. Sur le terrain, professionnels et bénévoles du secteur apprécient.

Stromae dans son clip L'enfer

Avec L’enfer, Stromae a renversé le tabou du suicide. © Capture d'écran YouTube

“C’est vrai que le journal télévisé durant lequel il s’est exprimé se déroulait en France, mais cela a eu un impact, ici en Belgique.” Deborah Deseck est chargée de communication du Centre de prévention du suicide bruxellois. “Un impact positif, parce que quelqu’un de très connu et populaire qui parle de ses idées suicidaires, ça montre bien que ça peut arriver à tout le monde. Y compris aux gens qui ont l’air joyeux. Ça contribue à rendre le sujet moins tabou… c’est très important, en ce moment.” Le “moment” auquel Deborah Deseck se réfère dure depuis presque deux ans. Car depuis deux ans l’activité de Centre de prévention du suicide a augmenté d’une manière assez importante.

“Notre activité a été très intense en 2020, on a eu une augmentation par rapport à 2019 de 50,9 % de demandes pour l’accompagnement psychologique de la crise suicidaire, les appels sur notre ligne ont également augmenté tout comme les accompagnements pour les deuils après suicide. Ces tendances ont continué en 2021, même si je n’ai pas encore de chiffres complets.” Ces chiffres de l’activité du centre devraient être en augmentation. Cet accroissement devrait trouver un écho dans les causes de mortalité que Statbel devrait publier “en mars ou en avril 2022”, nous dit-on. Les derniers chiffres officiels en matière de suicide datent de 2018. La hausse du taux de suicide est attendue, mais son ampleur inconnue. “Sauf que la grande nouveauté, ce ne sont pas les chiffres… Ce sont les publics.

Ados en détresse

Ça a commencé avec les détenus des prisons. Puis les indépendants. Ensuite, on a eu les adolescents. Cela a commencé dans la seconde partie de l’année 2020 et la tendance a continué en 2021. Au point qu’on peut vraiment confirmer que le public des adolescents fait de plus en plus appel à nous, que ce soit par la ligne téléphonique ou par des demandes de consultation. Ils sont parfois assez jeunes: 13 ou 14 ans. C’est très touchant pour nos bénévoles parce qu’eux-mêmes peuvent ressentir un véritable malaise.” L’apparition de ce public très jeune peut s’expliquer par la désocialisation induite par les mesures sanitaires, par la façon dont on leur parle de l’avenir et également par le fait qu’ils gardent leur mal-être pour eux et que celui-ci va dès lors s’intensifier. “Les adolescents sont assez perspicaces sur ce qui se passe et comprennent que les adultes sont aussi atteints par la crise sanitaire et ses conséquences. Ils ont peur d’en rajouter et ils savent également que les adultes ne savent pas quand cette crise va s’arrêter. Ils n’osent pas toujours parler. C’est aussi pour cela que ce que Stromae a fait appréciable. C’est un prétexte pour “lancer” le sujet en famille. Et c’est toujours une bonne idée. Si l’adolescent n’y pensait pas, il ne le fera pas. Et s’il a des pensées suicidaires, il va être soulagé d’avoir en face de lui quelqu’un qui va entamer un dialogue. Et qui pourra orienter le jeune en souffrance vers notre ligne téléphonique ou notre site.

Thomas Thirion est administrateur délégué d’Un pass dans l’impasse, une ASBL wallonne soutenue, entre autres, par Solidaris. L’association dispose notamment d’un centre de prévention du suicide et de deux antennes spécifiques actives auprès de la population carcérale et des travailleurs indépendants, et de huit bureaux de consultation en Wallonie. Si le Centre de prévention du suicide bruxellois axe son aide plutôt sur la ligne téléphonique que sur les consultations, Un pass dans l’impasse fait exactement l’inverse. “En 2021, on a donné plus de 4.600 consultations, soit 926 consultations de plus que 2020. Les psychologues ont constaté, par ailleurs, que l’état des personnes qui venaient consulter était plus grave. Les consultations étaient plus “compliquées” et objectivement d’une durée plus longue. Comme par exemple, des personnes qui arrivaient en consultation et qui disaient que c’était la dernière fois qu’ils venaient. Et puis, la personne partait et on ne la revoyait plus. La consultation du psychologue consistait à les “rattraper in extremis.” Le suicide est un processus. Thomas Thirion indique ainsi que les personnes suicidaires sont, actuellement, plus avancées dans les étapes de ce processus.

Un réseau de sentinelles

“On sait que la première cause de décès en Belgique pour les gens âgés de 15 à 44 ans, c’est le suicide.” Ce constat est basé sur la dernière étude de Statbel de 2018; la situation a empiré depuis. “Dans nos dernières statistiques, le pourcentage des jeunes qui font appel à nous a augmenté. Pour 2021, 40 % des consultations concernent des jeunes âgés de 0 à 24 ans. Pour 2020, ils étaient 34 %.” Pas un tsunami, mais tout de même une sensible variation sur un haut-plateau déjà important d’une jeunesse en mal-être. “Nous avons créé un dispositif de sentinelles: des bénévoles – professeurs, éducateurs, secrétaires, pensionnés – formés à pouvoir détecter la détresse chez une personne et à déclencher l’alerte. On a 300 personnes qui ont intégré ce dispositif. Depuis que Stromae est intervenu sur TF1, en quelques jours, on a reçu 86 demandes de personnes qui veulent être “sentinelles” pour sauver des vies. C’est ça, l’effet Stromae.”