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Nils Frahm: " Les barrières sont faites pour être franchies "

Fer de lance de la scène néoclassique, le compositeur et pianiste allemand Nils Frahm sort un double album en forme de bilan.

Nils Frahm

© Leiter

Nils Frahm, 39 ans, est aussi discret en interview qu’il est prolifique dans sa discographie. “Old Friends New Friends”, son nouvel album, rassemble pas moins de vingt-trois morceaux au piano enregistrés entre 2009 et 2021. D’un hommage au compositeur expérimental et plasticien américain John Cage (4:33) à un air jazzy évoquant le Take Five de Dave Brubeck (New Friend) en passant par les notes apaisantes de Weddinger Walzer qui rap­pellent son amour d’Érik Satie, ces 80 minutes instrumentales en disent beaucoup sur la personnalité de leur auteur. Joint par téléphone (“À l’instant où je vous parle, il pleut et je marche dans la rue à Berlin”), l’artiste se montre tout aussi affable que loquace, cassant ainsi l’image du geek introverti qui lui colle parfois à la peau.

Comment est né ce projet solo?
NILS FRAHM – En 2020, j’étais confiné à Berlin. Je n’avais pas l’esprit à composer de la nouvelle musique et j’ai commencé à faire de l’ordre dans mes disques durs. J’ai retrouvé suffisamment de compositions en piano solo pour avoir l’idée de les “séquencer” et en faire un projet à part entière. J’ai gardé les titres de travail originaux (Nils a un nouveau piano, Nouvel ami, En cours de fabrication, Pluie…) car ils renvoient exactement aux moments où ils ont été conçus. Ce ne sont pas des “chutes” comme on en retrouve, par exemple, en bonus d’une compilation ou d’une réédition. Ces 80 minutes forment un nouvel album et me permettent aussi de tirer un trait sur mon passé.

De formation classique, vous avez commencé à vous intéresser à l’électro à l’adolescence. Qu’est-ce qui vous motivait alors?
J’étais curieux. Il n’y avait pas chez moi une volonté de tourner le dos à mon parcours académique et de renoncer à ma passion pour le piano. Mais la découverte des machines a complètement libéré ma créativité. J’ai commencé à expérimenter à Hambourg en combinant électro et piano et puis je suis parti à Berlin. Au début des années 2000, la scène électro allemande était bouillonnante d’inventivité. Dès le début, je voulais faire de l’art et me prouver à moi-même que ma musique était suffisamment pertinente pour séduire ces petits labels allemands électro qui sortaient les disques que j’aimais. Mon ­premier album “Streichelfisch”, en 2015, a été conçu dans ce but: me faire repérer et montrer que j’étais à la hauteur. Aujourd’hui, je ­compose de manière moins stressée. Je ­recherche la qualité mais je réfléchis moins, c’est plus instinctif. Je peux faire des morceaux en piano solo ou d’autres en mettant de la réverb’ et plein d’effets électro.

Pour faire la musique que vous faites, il faut être un grand instrumentiste ou un geek?
Mes disques de jazz préférés, que ce soit ceux de Miles Davis, John Coltrane ou Duke Ellington, ont été enregistrés en deux ou trois jours. Ça m’a toujours épaté. Vu de cette manière, je crois que mon plus grand talent est d’être rapide dans les décisions que je prends lorsque je compose. Je ne suis pas un virtuose du piano et des claviers, mais ces instruments me sont familiers. Sans être un savant fou, je maîtrise aussi les techniques d’enregistrement. Pour la musique instrumentale que je propose, cette complémentarité aide beaucoup car elle me permet d’être autonome et de traduire instantanément mes idées en sons.

Une nouvelle génération de fans d’électro a découvert la musique classique grâce à vous, et l’inverse est vrai aussi. Vous en tirez de la fierté?
Ma plus grande fierté est de me rendre compte qu’il y a des gens dans le monde entier qui ­prennent le temps d’écouter ma musique, même si à l’échelle de la pop mainstream ça reste une proposition artistique de niche. Je joue dans des festivals rock, dans des églises, des clubs. Franchement, je ne sais pas ce que les gens qui viennent me voir écoutent par ailleurs. Mais s’ils aiment ce que je fais, c’est qu’ils sont ouverts d’esprit et curieux. Les barrières sont faites pour être franchies. Si je peux permettre d’ouvrir les espaces, c’est une belle chose. Je ne suis pas fan d’étiquette. Électro, classique et, pire encore, néoclassique, ça ne veut rien dire pour moi.

On qualifie souvent votre musique de “cinématique”. Pourtant, hormis le soundtrack de Victoria (2015) et celui d’Ellis avec Woodkid en 2016, vous collaborez très peu pour le cinéma. Pourquoi?
Ça prend du temps de composer une musique de film et on ne maîtrise pas tous les paramètres. Quand je rentre d’une tournée, je préfère ­travailler sur mes propres albums. Victoria et ma ­collaboration avec Woodkid sur Ellis furent de belles expériences, mais j’ai très vite vu les limites de cette activité. Ce sont les réalisateurs ou, le plus souvent, des producteurs qui vous passent “commande” d’un soundtrack. La première fois, c’est passionnant. La deuxième fois, vous avez l’impression de rentrer dans un système et la troisième fois, c’est l’usine.

À l’âge de treize ans, vous avez failli arrêter le piano pour devenir pilote d’avion. Vous avez des regrets?
Non, mon statut d’artiste m’a permis de voyager dans le monde entier et de monter à bord de tous les types d’appareils imaginables. J’ai fait finalement le bon choix.

*** Nils Frahm. Old Friends New Friends. Leiter