Humour convivial ou de meute, le rire dans tous ses éclats

Autodérision, sarcasme, ironie... Le rire peut revêtir mille nuances. Est-il cadenassé, devenu politiquement correct, censuré? Ou au contraire dévalué car trop présent?

smiley souriant
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Contrairement à ce qu’avançait Rabelais, rire n’est pas le propre de l’homme. Cette propriété, c’est à l’humour qu’il faut l’attribuer et non à la réaction physiologique qu’il peut déclencher. Comme le précise le professeur Bruno Humbeeck, psychopédagogue à l’Université de Mons, directeur de recherche au Centre de ressources éducatives pour l’action sociale et auteur de plusieurs livres sur le rire, ce dernier existe chez divers animaux, dont les singes et les rats. Dans la Grèce antique, on distinguait à juste titre deux formes de rire: le gelan et le catagelan. Le premier, positif, convivial, nous vient des singes juvéniles, chez lesquels il ne s’exprime que dans des contextes sécurisants, ludiques et créateurs de liens bienveillants. C’est dans les mêmes conditions que ce rire se manifeste chez l’être humain. « Le chatouillement constitue un bon exemple. Si un inconnu cherche à vous chatouiller, jamais vous n’allez rire, le contexte n’étant pas sécurisant. Si votre partenaire a l’idée saugrenue de vous chatouiller en pleine scène de ménage non plus, car le contexte n’est pas ludique. »

Le gelan est un ciment social. L’autre rire, le catagelan, vient du rictus menaçant des grands singes. Chez l’homme, il tient de la moquerie, de l’ironie, du sarcasme. « Dans le harcèlement, la moquerie qui suscite le rire des spectateurs fait particulièrement souffrir la victime parce qu’elle se sent alors l’objet d’une agressivité partagée. » La frontière est parfois ténue entre l’humour et la méchanceté. Surtout dans le cadre d’agressions camouflées par l’humour, ainsi que le souligne le psychiatre belge Christophe Panichelli. On se dédouanera en arguant que “c’était pour rire” et que l’autre n’a pas le sens de l’humour.

Rire de tout mais pas partout

En réalité, il n’appartient pas à l’émetteur d’une plaisanterie de juger si elle relève de l’humour convivial ou de la moquerie, mais au récepteur, lequel, en fonction de la manière dont il la perçoit, est en mesure de déterminer si, oui ou non, il s’agit d’humour au sens noble du terme.

Bruno Humbeeck cite l’exemple du film OSS 117: Alerte rouge en Afrique noire, avec Jean Dujardin et Pierre Niney. Nous sommes au cœur d’une parodie où l’on est censé “rire du Blanc qui rit du Noir”. Toutefois, le film étant écrit par un Blanc et principalement interprété par des acteurs blancs, on a parfois l’impression qu’on continue à rire des Noirs, dont les pays sont présentés comme immanquablement mal gérés, aux mains d’une démocratie de pacotille, etc. Comment les Africains ressentent-ils cet humour? En tant que récepteurs, ce sont eux les seuls à même d’en définir la tonalité réelle.

En filigrane se pose la question de l’autodérision. Selon les psychologues, il ne fait aucun doute que celle-ci n’est accessible qu’aux individus disposant d’une estime de soi très stable. Sinon, elle conduit à un sabordage systématique. Bruno Humbeeck évoque l’exemple d’une jeune fille harcelée parce qu’elle était en léger surpoids. Elle inventa une chanson dans laquelle elle s’était baptisée Boulette et la remit à ses harceleurs. En se moquant d’elle-même, elle espérait désamorcer les moqueries des autres. « En fait, l’autodérision l’a amoindrie, entraînée dans un affaissement complet de soi. » On dit souvent que l’on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. Le chercheur tient à nuancer cette assertion. Pour lui, le contexte est primordial. Il y a des espaces sacrés dans lesquels le rire est malvenu. Il explique que, de nos jours, les églises sont des espaces désacralisés. « Pour provoquer un fou rire, il suffit d’aller dans l’une d’elles avec des adolescents et de leur dire: “Gare au premier qui rigole!” En revanche, rire à un enterrement est directement sanctionné socialement. La question n’est donc pas de savoir avec qui l’on rit, mais dans quel contexte. Celui-ci doit ouvrir un espace ludique, bienveillant et créateur de liens. »

Bigard, la meute et les blondes

On dit aussi que le rire est contagieux. L’est-il vraiment? Une personne vivant un deuil douloureux n’aura pas envie de rire en voyant d’autres personnes s’esclaffer, elle ressentira même peut-être de l’agacement, voire de la colère. Pour que la contagiosité opère sur un individu, le prérequis est qu’il se trouve dans un état qui le prédispose à rire, bref, nous y revenons, un contexte ludique, relationnel bienveillant et sécurisant. Quant au potentiel de contagion du rire, il s’expliquerait, écrivait la psychologue Romina Rinaldi (UMons) dans le magazine français Le Cercle Psy, « par l’existence, au niveau cérébral, de circuits dédiés exclusivement à la gestion de ce type de vocalisations, des “détecteurs” capables de stimuler les séquences motrices du rire chez la personne qui écoute ». « Un peu comme les réseaux de neurones dits “miroirs”, s’activant à la fois quand la personne fait quelque chose ou observe cette action chez autrui », ajoutait-elle.

On a toujours ri du sexe, de la mort et de l’incertitude qui plane autour d’eux. Dans toutes les cultures et à toutes les époques. Il n’empêche que la façon d’aborder ces sujets à travers le rire est fonction du contexte social propre à chacune d’elles. Au Moyen Âge, par exemple, où la mort était omniprésente, le rire rabelaisien, le rire de ventre, était plus débridé qu’aujourd’hui. De nos jours, il tend d’ailleurs à heurter. Néanmoins, certains humoristes le pratiquent encore, tel Jean-Marie Bigard. Selon Bruno Humbeeck, si ce dernier peut se le permettre, c’est parce qu’il subsiste une “meute” qui continue à rire de tout et de n’importe quoi. « Dans un autre registre, les blagues sur les blondes tiennent aussi de cet “humour de meute” qui, en l’occurrence, vise à perpétuer la domination masculine. » Il y a quelques années, une étude fut réalisée à l’Université de Mons au départ d’une série télévisée intitulée H, avec Éric et Ramzi, où l’on se moquait de l’hôpital. Il apparut qu’elle faisait beaucoup rire les adolescents, mais que leurs parents la jugeaient stupide. « C’est l’inverse pour La grande vadrouille. Chaque génération parodie ce qui a angoissé la précédente. Marx disait que l’histoire repasse toujours deux fois les plats, sous forme de tragédie, puis sous forme de comédie. »

Jean-Marie Bigard et l'humour

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Les plaisantateurs

Dans une interview accordée au Cercle Psy en 2020, le sociologue et anthropologue français David Le Breton soulignait que notre époque cultive une grande ambivalence à l’égard du rire. D’une part, « il s’inscrit à l’intérieur d’un politiquement correct terrifiant » où, d’après lui, « on s’interdit de rire à propos de toute une série de populations qui étaient autrefois l’objet traditionnel du rire; non un rire de mépris, mais davantage un rire de connivence ». D’autre part, il existerait une sorte d’injonction à rire de tout le reste, tout le temps, à telle enseigne que David Le Breton assimile les animateurs télé à des “plaisantateurs”. Exemple caricatural: Cyril Hanouna. Dans cette mouvance, tout est basé sur des vannes que s’envoient le présentateur et ses invités. Le rire en devient omniprésent et est frappé de banalité.

Pour le professeur Humbeeck, l’humour actuel ne fait pas nécessairement dans le politiquement correct. Ce serait même le contraire, mais dans des domaines ciblés. Vu l’évolution de la société, la marge de manœuvre est plus restreinte alors que certains sujets réintègrent des espaces sacrés, donnant lieu ainsi à des tabous. En particulier, les sujets relatifs aux questions identitaires. « Les identités ne sont plus binaires, elles deviennent flottantes. Se moquer des homosexuels en se référant à une identité binaire “homme ou femme” contrariée n’apparaît plus comme drôle, mais comme ringard. De même, Michel Leeb imitant l’accent des Noirs dans une émission radio se ferait immédiatement brocarder. » Cela ne tient pas de la censure. Cette forme d’humour est ringardisée aujourd’hui et c’est essentiellement pour cette raison qu’elle ne passe plus sur les médias.

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