Retour du télétravail obligatoire: une menace pour les entreprises?

Le télétravail obligatoire fait son grand retour chez nous. S'il reste une aubaine pour certains travailleurs, il n’est pas bien vécu par tous. D’autant plus qu’il est imposé depuis maintenant 18 mois. Avec quel impact pour les travailleurs et les entreprises?

entreprise vide par le télétravail
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Après quelques semaines de retour, plus ou moins partiel, au bureau, de nombreux Belges vont devoir reprendre le travail à domicile dès lundi prochain. Le Comité de concertation l’a décidé ce mercredi: 4 jours par semaine jusqu’au 13 décembre. Après quoi il passera à 3 jours par semaine.

Si certains sont toujours demandeurs pour travailler à distance, ce retour du télétravail obligatoire ne sera pas sans conséquences sur les travailleurs et les entreprises belges. Et pour cause, cette organisation du travail n’est pas anodine en période de crise.

D’un point de vue psychologique d’abord, le télétravail pèse sur une partie des employés. Selon une étude française du cabinet Empreinte humaine, le nombre de burn-out a augmenté de 25% entre mai et octobre 2021. Avec une prévalence chez les télétravailleurs: 46% d’entre eux seraient en détresse psychologique, contre 40% des travailleurs en présentiel.

Le télétravail présente pourtant de nombreux avantages: réduction des déplacements, environnement de travail plus confortable, moins de distraction, productivité accrue. Et, ce n’est pas négligeable, un risque sanitaire moindre qui rassure une partie des travailleurs. Comment expliquer alors que le télétravail actuel soit source de détresse psychologique? “La première chose, c’est que lorsque le télétravail est imposé, il est subi d’une certaine façon”, explique Christophe Nguyen, président d’Empreinte Humaine et psychologue du travail, à nos confrères du Soir.

télétravail

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Plus largement, les avantages du télétravail auraient tendance “à s’amenuiser à mesure que sa fréquence augmente”, comme l’explique Laurent Taskin, professeur en management à la Louvain School of Management.

Un risque pour les individus et pour les organisations

Principal point noir d’un télétravail “à haute fréquence”: l’isolement social. Un isolement social qui entraînerait lui-même une perte d’appartenance à une équipe, une désocialisation. “On voit un véritable sentiment d’invisibilité qui se développe chez les travailleurs”, poursuit le docteur en sciences économiques et de gestion. Un constat partagé par Christophe NGuyen, interrogé par Slate:Le cadre a volé en éclats: un mode de travail nouveau, chez soi, isolé. La perte du collectif, perte du sens, éloignement du résultat, peu de reconnaissance…” Autant de facteurs qui expliqueraient l’explosion des cas de burn-out observée actuellement.

Et c’est surtout les managers qui souffriraient le plus de la situation. “En tant que responsables de la cohésion de leur équipe, ils sont en première ligne. Il y a un découragement, une vraie fatigue chez eux”, déplore Laurent Taskin.

Faut-il alors craindre cette nouvelle période de télétravail obligatoire? “Je suis assez inquiet, avec la durée de ce télétravail à haute fréquence”, admet le professeur en management. Au-delà du mal être d’une partie des individus, Laurent Taskin pointe surtout le risque pour les organisations. “Je pense que cela menace, dans certains endroits, l’organisation en tant que communauté humaine de travail. Tout ce qui a été mis en place ces derniers mois, avec le retour au travail, tombe un peu à l’eau.

entreprise qui ne fait pas de télétravail

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Le risque serait d’autant plus grand pour les petites entreprises. “Il y a un risque de désorganisation de l’entreprise dans les petites structures”, concédait sur ce point Pierre-Frédéric Nyst, président de l’UCM, sur les ondes de DH Radio.

Un management plus humain

Quelle solution alors pour éviter le pire? “Réinvestir dans un management humain”, selon Laurent Taskin. “C’est ce qu’on a appris de toute cette crise. On n’a plus besoin d’un management des ressources humaines. On ne doit plus gérer les gens par des indicateurs, leurs heures de boulot, ce qu’ils ont fait ou pas. Il faut de la considération”.

Là aussi, il est rejoint par Christophe NGuyen: “Pour éviter une nouvelle vague de burn-out aggravée, il va falloir penser à développer des pratiques saines de management à distance. (…). Il est indispensable de créer de la proximité. Instaurer des repères pour identifier les signaux faibles et fort du burn-out… c’est comme cela que les entreprises doivent désormais avancer”, détaille le psychologue du travail dans les colonnes de Slate.

Une mesure délimitée dans le temps

Olivier Luminet, professeur en psychologie de la Santé à l’UCLouvain et membre du groupe d’experts Psychologie & Corona, se montre, pour sa part, plus optimiste. Et souligne d’abord le jour de présentiel maintenu par le Comité de concertation. “Ce jour est vraiment essentiel pour les relations sociales, qui ne peuvent pas être maintenues avec le télétravail. Sans cela, on risque vraiment de vivre une déconnexion.

Une journée au bureau d’autant plus importante dans le contexte actuel, selon le psychologue de la santé. “Cette période d’hiver, le manque de lumière, la fatigue, le découragement par rapport aux infections qui reviennent. Et plus largement, le sentiment d’incertitude des Belges est remonté à un niveau qui n’avait plus été atteint depuis le mois de juin.

Olivier Luminet avance donc sur la prévisibilité de la mesure comme facteur d’espoir: “Les gens vont devoir faire un effort important pendant 3 semaines, et puis on repassera à 3 jours de télétravail. Ce qui est plus équilibré.” Il insiste dès lors sur le maintien de cette date par les autorités. “Il faut vraiment que cela soit respecté. Je pense que les gens sont prêts à accepter la pilule parce que c’est pour 3 semaines.

Burn-out… des psychologues

Plus globalement, le psychologue s’inquiète de la santé mentale des Belges aujourd’hui. “Les services sont actuellement débordés, les listes d’attente sont extrêmement élevées. C’est très inquiétant.” A l’instar du burn-out des soignants, la situation serait aussi très fragile pour les professionnels de la santé mentale. “S’ils en arrivent aussi à craquer, ce sera encore plus difficile d’assurer les besoins des Belges.

Le membre du groupe d’experts “Psychologie et Corona” déplore un manque actuel de monitoring autour de la santé mentale et lance un appel aux autorités. “On appelle un peu les psychologues comme les pompiers, quand tout va mal et que la maison brûle. Mais la santé mentale ne se mesure pas juste en période de crise. Elle doit être monitorée de manière stable et constante sur le long terme.

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