Bernard Tapie, mort d’un businessman sans remords

Il a été chanteur, chef d'entreprises, député, ministre, président de club de foot, détenu et acteur... Bernard Tapie était avant tout un homme public qui a incarné avec flamboyance l'entrée de la France dans le grand jeu néo-libéral.

Bernard Tapie, mort d’un businessman sans remords
AFP

Son parcours pourrait presque se confondre avec celui de Donald Trump ou de Silvio Berlusconi. Mais Tapie avait choisi le « mauvais » bord politique et a chuté trop tôt pour atteindre le sommet qu’il n’aurait jamais osé se fixer. Sa mort à 78 ans, dès suites d’un cancer, survient alors qu’il continuait de se battre en justice. Un énième procès en appel pour confirmer sa relaxe dans l’affaire du Crédit Lyonnais. Son dernier voeux : être inhumé à Marseille, sa ville de coeur.

Bernard Tapie a eu mille vies, qu’il a toutes vécues, quasiment, en même temps. Il naît durant la guerre, en Seine Saint-Denis, en janvier 1943. Son père est ouvrier-fraiseur, sa mère aide soignante. Tapie part de loin et s’est créé seul, à coups de gouaille, d’ambition et d’une incroyable confiance en soi. Un self-made man à l’américaine qui, toute sa vie, cherchera à conserver ce lien avec les déshérités. Le coeur à gauche, le portefeuille à droite.

Les années d’apprentissage

Adolescent, Bernard Tapie a un but et un seul. Gagner. Au lycée, il est le gamin populaire. Il a déjà l’énergie et la verve entrepreneuriale, le baratin du vainqueur. « Le loup de Saint-Denis » est prêt à sortir les crocs, alors qu’il se lance dans des études d’ingénieur. Mais c’est le lumière qu’il préfère. A 23 ans, il voit pour la première fois projecteurs. Il est alors chanteur. Deux titres perdurent de cette époque (1966) : « Vite un verre » et « Je ne crois plus les filles ».

Un an plus tard, Tapie (qui se fait appeler « Tapay », à l’américaine) se lance dans les affaires. Son premier business ? La vente de postes de télévision. Plus qu’un signe, une vocation : les médias. Tapie joue déjà sur les prix, façon Amazon, en vendant ses postes de télé 25% moins chers que ses concurrents. Succès retentissant, avant la chute rapide. Un schéma qui se répétera plusieurs fois durant ces années d’apprentissage.

C’est que Tapie n’a pas exactement le profil du gestionnaire prudent. Ce serait plutôt le contraire. La gestion au quotidien l’ennuie, lui préfère lancer les affaires, relever les défis et puis flamber, foncer à 100 à l’heure sans filet, au propre comme au figuré – il adore les voitures de course.

Dès les années 70, la justice a un oeil sur lui. Remuant patron d’entreprises qui lance projet sur projet, chute et se relève pour recommencer. En 1979, il baratine Jean-Bedel Bokassa, ancien dictateur de Centrafrique ami du président Giscard d’Estaing. Il part le rencontrer à Abidjan, lui annonce que la justice française va saisir tous ses biens : châteaux, hôtels, Cadillac et Rolls… Autant lui vendre ses châteaux à prix d’ami. L’affaire, qui dévoile toute son audace, le met aussi dans l’oeil du cyclone… Et des médias.

Les années 80, la France qui gagne

Bernard Tapie commence les années 80 par sa première condamnation. Publicité mensongère et infraction aux lois des sociétés. Mais Mitterrand, qui arriveau au pouvoir quelques mois après le jugement, l’amnistie. Le début d’une longue relation avec le monarque de l’Elysée.

Les années 80, où la gauche est au pouvoir, ce sont aussi, paradoxalement, les années du business, de la liberté d’entreprendre, du bling bling et de tous les possibles. Tapie incarne le businessman à l’américaine, celui de la France qui gagne, de la même manière qu’un Donald Trump outre-Atlantique et que Silvio Berlusconi en Italie. Mais la politique n’est pas encore en point de mire…

Pour l’heure, Tapie a trouvé ses marques. Il s’est spécialisé dans le rachat pour un franc symbolique d’entreprises prestigieuses au bord de la faillite. Il commence par Manufrance (manufacteur d’armes) et poursuit avec Terraillon, Look, La Vie Claire, Donnay… Son hyperactivité et sa soif des jolis coups attira l’attention des médias. C’est à cette époque que Bernard Tapie devient une personnalité grand public.

L’homme des médias

S’il faut retenir un trait de génie à Tapie, c’est sans aucun doute son sens de la communication. Lui, l’ancien vendeur de postes de télé, en fait son jouet. Il adore les plateaux de télévision, se sent à l’aise face à la caméra, maîtrise parfaitement les codes du genre. La gouaille, le sourire charmeur, le bon mot qui touche juste. Il est le client parfait pour les médias.

On le voit dans les émissions « Le Grand Echiquier », « Champs Elysées »… En 1986, il prend des parts dans TF1 et en profite pour créer sa propre émission, « Ambitions », où il aide les jeunes à monter leur projet en direct. C’est d’ailleurs en regardant Tapie que Xavier Niel acquiert la fibre entrepreneuriale. En parallèle, il n’oublie pas d’où il vient, en créant un peu partout en France, dans les quartiers déshérités, des « écoles de la réussite »

Toujours en 1986, il remet un coup en chanson avec le titre « Réussir sa vie ». Tout un programme… Comme son livre « Gagner » qui se vend alors comme des petits pains. Tout est dit en quelques mots : réussir, gagner, ambition… Tapie incarne bien les valeurs néo-libérales des années 80. Le futur est radieux si on s’en donne les moyens.

AFP

Va y avoir du sport

C’est aussi à cette époque que Bernard Tapie met les pieds dans le monde du sport, sa passion. En 1984, il monte une équipe de cyclisme avec La Vie Claire. Son as de coeur : Bernard Hinault, quadruple vainqueur du Tour de France lâché par son équipe Renault. Deux têtes de brique, deux grandes gueules, deux assoiffés de victoire nouent leur destin pour offrir un 5e Tour de France au Breton qui rentre ainsi dans l’Histoire du sport.

Avec Tapie, le cyclisme change d’ère. Le sport est aussi un business. Investissements, rentabilités. Toujours plus grand, toujours plus haut, toujours plus fort. Il crée une lampe de lancement pour les années dopage et le carnage qui vont suivre. Mais cela, c’est une autre histoire qui ne le concerne pas…

En 1986, décidément une grande année pour notre homme, Tapie se fait un petit plaisir personnel : il rachète l’Olympique de Marseille, proche de la faillite. Et il va en faire le plus grand club de France et d’Europe. C’est l’époque des Papin, Boli, Cantonna, Waddle et de notre Raymond Goethals… Quatre titres de champions de France consécutifs et l’apothéose, en 1993, avec la Ligue des champions. Une première pour un club français. Et tant pis si tout cela ne s’est pas toujours fait de manière très fair-play… Ainsi, de l’affaire VA-OM qui le rattrapera quelques années plus tard.

Pour parachever cette période sportive, Bernard Tapie rachète Adidas, « l’affaire de sa vie » acquise grâce à un pool bancaire de Crédit Lyonnais. Un autre arrangement qui finira par se retourner contre lui.

AFP

L’entrée en politique

Cette ascension fulgurante n’échappe pas à une personne : le président Mitterrand. La France s’est convertie à l’économie libérale et le monarque cherche quelqu’un pour faire passer la pilule auprès des militants et sympathisants socialistes. Tapie sera son homme : un gars venu des bas fonds qui sait parler au « petit » peuple, sans pour autant rechigner à gagner de l’argent – bien au contraire. Le coeur à gauche, le portefeuille à droite.

Tapie est aussi son arme pour contrer le Front National. Le seul à pouvoir défier le tribun Jean-Marie Le Pen dans un débat télévisé. Ce combat, Tapie le mènera de bon coeur, de façon constante, sans dévier de sa ligne. Il ira invectiver les sympathisants jusque dans les meetings du FN, n’hésitera pas à les invectiver, les insulter, même : « Si l’on juge que Le Pen est un salaud, alors ceux qui votent pour lui sont aussi des salauds ».

C’est à cette époque où il fait son entrée aux Guignols de l’Info en tant que « Nanard », celui doté d’une « paire de burnes ». Personnage public devenu poupée de latex ultra-populaire. Tapie est au sommet de sa gloire, il ose tout et sans doute un peu trop. En 1990, le Nouvel Obs titrait déjà : « Tapie, l’homme qui veut être président ». Etait-ce dans ses plans ?

Son parcours politique tournera court. En 1989, Tapie est élu d’une courte tête député dans la circonscription de Marseille, ville jugée imprenable par le PS. En 1992, il rejoindra le gouvernement en tant que ministre de la Ville. C’est à ce moment que le destin de Tapie dévie de ceux de Trump et Berlusconi. Tapie est trop grande gueule, trop ambitieux et trop irrespectable, particulièrement pour la gauche. Que se serait-il passé si « Nanard » avait choisi la droite ? Tapie est petit à petit mis de côté. De toute façon, les affaires le rattrapent.

AFP

La chute

Le 23 mai 1992, Bernard Tapie est contraint de démissionner de son poste de ministre pour une affaire judiciaire. Bien qu’il ait dû démissionner de son poste de CEO à la tête… d’une quarantaine de sociétés, ses magouilles financières le rattrapent. L’achat d’Adidas, particulièrement, pèse lourd.

C’est un fiasco, dès le départ. Plans sociaux, pertes colossales… En 1994, le Crédit lyonnais le met en faillite en cassant le memorandum qui lui permettait de rembourser sa dette restante. Tapie se tourne alors contre la banque et le bras de fer durera jusqu’à sa mort.

L’autre grosse affaire responsable de sa chute sera celle du match corrompu VA-OM qui s’est déroulé une semaine avant la finale de Ligue des champions remportée face à l’AC Milan. Il était demandé aux joueurs de Valenciennes de lever le pied, moyennant compensation. Un dossier qui déterrera les « comptes de l’OM » et le détournement de 15 millions d’euros.

Les casseroles judiciaires se multiplient et met fin à toute ambition politique. En 1996, il est accusé pour abus de biens sociaux, puis, en 1997, pour fraude fiscale. Une condamnation qui lui vaut deux ans de prison, dont huit mois fermes qu’il purge dans un pénitencier au sud de Paris. La fête est finie.

AFP

Le dernier combat du phoenix

Pourtant, l’homme ne dit pas son dernier mot. Comédien dans l’âme, c’est presque naturellement qu’il se tourne vers le cinéma et le théâtre. Un premier rôle pour Lelouch dans « Homme-Femme, mode d’emploi » en 1996 le mènera sur les planches, puis à la télé, dans la série TF1 « Commissaire Valence ». Tapie est toujours vivant dans les médias. Mais il est ruiné.

Et puis, le vent tourne à nouveau. En 2007, son ami Sarkozy prend le pouvoir. Parallèlement, plusieurs jugements tombent en sa faveur dans l’affaire du Crédit Lyonnais, qui est appelé à lui verser 405 millions d’euros, dont 45 millions d’euros au titre d’un préjudice moral. Sous Sarkozy, Tapie redevient fréquentable. Il en profite pour racheter le journal La Provence… Et s’avère un bon patron de presse qui investit sans s’occuper du travail des journalistes.

Mais la saga de l’affaire du Crédit lyonnais n’est pas encore finie. L’arbitrage en sa faveur, qui lui a octroyé 405 millions d’euros, est scrutée de près. Pourquoi ? Comment ? Certains parlent de manoeuvres politiques, d’un coup de pouce de son ami Sarkozy. L’arbitrage, en lui-même, n’était pas vu d’un bon oeil par les hommes et femmes de loi. La décision est semble-t-il venue de plus haut.

En février 2015, la cour d’appel de Paris prononce la rétractation du jugement arbitral. Tapie est condamné à rembourser les 405 millions d’euros qu’il n’a, de fait, jamais vraiment perçus. Il se dit ruiné, mais il contre-attaque. L’affaire devient interminable et ce sera son dernier combat, qui devient une obsession, pour laver son honneur. Il est atteint d’un cancer qui s’étend. De recours en appel, l’affaire n’est toujours pas finie. Le dernier jugement était en sa faveur.

La mort de Bernard Tapie ce 3 octobre met fin à cette saga. C’est aussi la fin d’une époque, car l’homme a considérablement marqué son temps. Celui d’une porosité de plus en plus folle entre finances, médias et politique. Contrairement à Trump, Bernard Tapie n’aura pas été président. Mais son seul regret, c’est de ne pas avoir été maire de Marseille, ville qui sera sa dernière demeure.

Sur le même sujet
Plus d'actualité