Indochine: “Notre parcours respectueux et respectable”

Épaulée par Nicola Sirkis, qui lui a confié ses secrets et ses archives, Rafaëlle Hirsch-Doran signe la biographie ultime du groupe qui célèbre ses quarante ans. C’est un événement.

Indochine: “Notre parcours respectueux et respectable”
@Paolo Calia

Rafaëlle Hirsch-Doran avait onze ans lorsqu’elle a découvert Indochine, au travers des concerts don nés par le groupe à Hanoï en 2005. Elle est aujourd’hui diplômée en journalisme et réalisatrice. Avec Nicola Sirkis, elle cosigne Indochine chez Seuil. Une biographie (qui sera suivie d’un film) de 512 pages, nourries des souvenirs de son leader, des archives du groupe, de photos inédites et des témoignages d’acteurs directs. La jeune femme n’a pas fait une hagiographie. Elle touche à l’intime, n’élude pas des infos restées taboues (l’enfance, la drogue…), mais se focalise toujours sur la musique. Issue de la nouvelle génération des fans d’Indochine, elle rappelle par son approche chronologique, rigoureuse et exhaustive ce qu’on a encore pu ressentir il y a quelques jours lors du concert gratuit du groupe sur la Grand-Place: Indochine est bien plus qu’un groupe “des années 80 qui a fait l’Aventurier”. Nous l’avons rencontrée avec Nicola Sirkis dans les studios ICP où Indochine travaille sur son nouvel album.

Rafaëlle, qu’est-ce qui vous a le plus touchée en épluchant les archives d’Indochine?
Notes manuscrites, maquettes, photos, films… Nicola a tout gardé. J’ai été particulièrement touchée par ses carnets personnels. C’est en les épluchant que j’ai compris que ce livre serait différent de tout ce qui a déjà été écrit sur le groupe. Grâce à la confiance de Nicola, je peux raconter l’histoire “de l’intérieur”. Hormis Dominique (Dominique Nicolas, membre fondateur qui a quitté Indochine en 1994, – NDLR), tous ceux qui ont gravité autour du groupe témoignent. Certains pour la première fois, comme Michèle Sirkis, la maman de Nicola et de Stéphane (frère jumeau de Nicola disparu en 1999 – NDLR).

Vous écrivez: “Indochine est un encouragement à la déconstruction et à l’apprentissage permanent.” Pourquoi?
Les licences poétiques dans l’écriture de Nicola, les thèmes abordés dans les chansons, la sexualité, l’androgynie, le maquillage du début, les jupes portées sur scène… Indochine n’est jamais rentré dans la norme. L’opposition masculin-féminin, ça n’existe pas chez Indochine. Ça ne plaît pas, c’est mal compris, mais Indochine s’en fout. C’est très punk comme attitude et ça n’existe nulle part ailleurs dans le rock français. Je me suis aussi rendu compte que du premier au dernier album, ce n’est que du travail. Tout est réfléchi, cartographié et ça devient de plus en plus énorme dans les vingt dernières années, notamment sur les tournées qui sont comme des opéras mis en scène.

Nicola, vous évoquez pour la première fois l’expérience traumatisante du pensionnat d’Estaimpuis, dans le Hainaut, où vous restez de 1970 à 1972. “Deux années terribles”. L’acte fondateur d’Indochine?
Nos parents venaient de se séparer. Ma mère nous a inscrits, mon frère jumeau Stéphane et moi, dans ce pensionnat. Pendant deux ans, j’avais l’impression de rentrer en prison le lundi matin et d’en sortir le vendredi soir. Dans la tête du gamin de 10 ans que j’étais, c’était dramatique. Pour m’évader, j’avais fabriqué une antenne de radio avec un fil de fer que j’accrochais à un radiateur. J’écoutais l’émission Pop Club. C’est là, dans le dortoir d’Estaimpuis que j’ai entendu pour la première fois Brown Sugar des Rolling Stones. La rébellion née de cette privation de liberté, la crise d’adolescence, la découverte du rock… Oui, ce fut un acte fondateur.

Vos souvenirs du premier concert d’Indochine donné il y a tout juste quarante ans, le 29 septembre 1981, sont aussi révélateurs.
Dès le début, on nous disait qu’Indochine était un nom de groupe maudit, car synonyme de défaite pour la France. Il y avait un mauvais pré sage, alors que j’avais choisi Indochine en référence au roman L’amant de Marguerite Duras, dans les coulisses du Rose Bonbon, à Paris, j’étais malade de peur. Je pensais que le monde allait nous détester. Je suis monté sur scène comme on monte sur un ring. Je pensais: “Je vais les tuer, je vais les vomir”. En fait, je n’ai pas eu besoin de boxer, les gens nous ont adorés.

Vous gardez un ton serein dans le livre, alors qu’Indochine a souvent été la cible de l’intelligentsia du rock.
Ce serait dommage d’être dans l’aigreur quand nous sommes arrivés là où on est aujourd’hui. Je garde des colères en moi, mais il n’y a aucun besoin de régler ses comptes. Ce livre, c’est un état des lieux. Notre parcours parle de lui-même. Il est respectueux et respectable.

Autre révélation, cette dépression qui vous frappe en 1985 alors que vous enregistrez l’album “3”, l’un de vos plus grands succès commerciaux.
Si je n’avais pas eu confiance en Rafaëlle, jamais je ne me serais étalé sur cet épisode. Elle est trop jeune pour avoir vécu cette époque, mais elle a compris ce que beaucoup n’ont pas capté alors. Vu de l’extérieur, “3” est l’album de la consécration avec les singles Trois nuits par semaine, 3e sexe, Tes yeux noirs. Moi, je l’ai très mal vécu de l’intérieur. Le groupe implosait. Je ne donnais pas cher de la peau d’Indochine. Des gens dans notre entourage proche nous opposaient les uns aux autres. C’était bagarre sur bagarre. Quand j’entends ma voix sur ce disque, je me rends compte que j’étais dans une douleur psychologique très profonde. Puis nous sommes partis en tournée en Suède et ça nous a sauvés.

Vous ne regrettez rien de ce que vous avez fait mais il y a des regrets sur ce que vous n’avez pas fait. Quoi par exemple?
Je regrette de ne pas avoir pu sauver mon frère. Dimitri (Dimitri Bodianski, saxophoniste et claviériste du groupe) avait des problèmes quand il a quitté Indochine en 1989, mais il s’en est sorti. Avec Stéphane, je n’ai pas réussi car c’était insurmontable. Dimitri est toujours là, pas Stéphane. La drogue a toujours été un sujet tabou avec Indochine qui est enfin levé dans le livre.

C’est aussi un regret?
Des témoins interrogés par Rafaëlle en parlent, moi un peu aussi. À dix-sept ans, j’ai tout essayé. Je dis dans le bouquin que j’ai tout essayé à l’âge de dix-sept ans et j’ai très vite arrêté car ça ne m’apportait rien. À un moment dans Indochine, il y avait un entourage nocif, une fille dont un membre du groupe était amoureux qui lui disait “Tu ne sais plus écrire des chansons? Prends ça, ça va t’aider.” Je ne me rendais compte de rien. On le cachait. Je croyais ce qu’on me disait, alors qu’on me mentait. Dave Gahan a “trompé” les autres membres de Depeche Mode. C’est arrivé avec The Eagles, avec Oasis, les Stones. Sans me mettre à leur niveau, tous les groupes de rock sont passés par là, on a la même histoire. Je ne me suis pas aperçu de ça quand ça existait dans Indochine. C’est un regret, vous avez raison.

Vous dites qu’aujourd’hui Indochine, c’est 50 % de moments de grâce et 50 % d’emmerdes. Pourquoi continuer?
Parce que je n’imagine pas ma vie sans Indo chine. La sérénité totale, 100 % de moments de grâce, c’est quelque chose auquel tu aspires, tout en sachant que ça n’existe pas. Les 50 % de positif que je connais valent bien tous les tracas qu’il y a à côté. Et puis les emmerdes m’ont toujours fait avancer. J’ai encore faim de choses. Je ne pense pas encore avoir écrit la chanson ultime d’Indochine qui me permettrait de me dire : “Ça y est, je peux arrêter”.

Le nouvel album, vous en êtes où ?  
On travaille dessus avec Oli de Sat. Nous bossons actuellement sur un morceau qui a le potentiel de nous amener jusqu’à à ce truc “ultime”. Nous avons envie d’un album qui emporte les gens dès la première écoute. On ne sait pas quand ce disque sortira.

Indochine – Rafaëlle Hirsch et Nicola Sirkis – Seuil, 512 p.

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