Handicap International en lutte contre les bombardements de civils

Selon les chiffres avancés par l’ONG, 90% des victimes de bombardements dans le monde sont des civils. Rencontre avec Andrea Trevisan, ancien directeur des programmes d’Handicap International en Irak.

Handicap International en lutte contre les bombardements de civils
crédit photos: Handicap International/ Andrea Trevisan

Idlib, Sanaa, Mossoul, Raqqa, Donetsk… Ces dernières années, la liste des villes martyrisées par les bombardements n’a fait que s’allonger. Selon les chiffres relayés par Handicap International,  ONG qui intervient dans les situations de pauvreté, de conflits et de catastrophes, 90% des victimes actuelles de bombardements sont des civils. En 14-18, 15% des victimes de conflits étaient civiles. En 39-45, elles étaient 50%…

Pour tenter de stopper cette macabre progression, une coalition d’ONG (dont fait partie Handicap International), l’International Network on Explosive Weapons (Inew) bataille pour faire cesser l’utilisation des armes explosives à large rayon d’impact (bombes larguées par avion, systèmes de roquettes à canon multiple, etc.) dans les zones densément peuplées.

Après un long processus diplomatique, la coalition Inew espère faire aboutir prochainement une déclaration politique ambitieuse encadrant l’usage de ces armes par les États. C’est une nécessité impérieuse pour protéger les civils, explique Andrea Trevisan, ancien responsable des programmes d’HI en Irak. Il a pu constater sur le terrain les conséquences à long terme des bombardements.

5 ans après la fin de la bataille de Mossoul, quelle est aujourd’hui la situation humanitaire en Irak ?

Dans certaines provinces du pays, le constat reste sombre. Tout est à reconstruire, la tâche est énorme. À Mossoul, il reste des quartiers détruits à 70, 80%. La première fois que j’ai visité la vieille ville, ce qui m’a frappé, c’était le silence. Personne dans les rues, des habitations dévastées, les routes détruites…  En voyant ça, la question venait inévitablement à l’esprit : la vie pourra-t-elle reprendre un jour ici ? Et puis, petit à petit, on se rend compte que oui, l’envie de vivre chez les gens est plus forte que la destruction. Mais le défi est immense :  reconstruire les installations sanitaires, l’électricité, l’eau, les services sociaux…

À Mossoul notamment, des armes explosives à large rayon d’impact ont été massivement utilisées. Quel problème spécifique pose l’utilisation de ce type d’armes ?

C’est moins l’évolution technologique de ces armes que la localisation des conflits, très souvent en zones urbaines, qui est le plus néfaste pour les populations. À Mossoul comme dans beaucoup d’autres endroits, les objectifs militaires étaient de raser certains quartiers en entier. On était alors très loin du concept de « frappe chirurgicale », un vocabulaire pourtant souvent utilisé par les états-majors. Non, la réalité, c’est que les dégâts collatéraux sont désormais la norme. Quand on se bat dans les villes, forcément, c’est les civils qui payent en premier. Et qui continuent de payer sur le long terme.

C’est-à-dire ?

Des années après, les conséquences des bombardements sont toujours visibles. Beaucoup de personnes ont subi de lourdes blessures physiques; bien que l’urgence soit terminée, de nombreuses personnes ont toujours besoin de l’aide humanitaire, de soins spécialisés, comme de la kiné… Les traumas psychologiques sont également très nombreux. Et puis, sous les décombres, il y a encore énormément d’engins explosifs non neutralisés, qui continuent de tuer et de blesser. L’Irak est un cas emblématique : c’est le pays au monde qui compte le plus de terres polluées par les explosifs. On estime qu’au rythme actuel, il faudra entre 20 et 25 ans pour terminer les opérations de déminage. Chaque année, il y a encore entre 700 et 1000 accidents, à cause de ces engins. Cela peut être une roquette qui n’a pas explosé, ou une grenade, ou des bombes improvisées qui ont été laissées sur place pour empêcher les gens de rentrer chez eux…

Il reste encore beaucoup de populations déplacées ?

Rien que pour la province de Ninewa (Ninive), on estime à quelques centaines de milliers les personnes qui n’ont toujours pas pu rentrer chez elles. Quand les gens sont contraints de quitter les camps de déplacés, on essaye de les sensibiliser au danger des engins explosifs. Mais il y a les impératifs du quotidien, se nourrir, se vêtir… Beaucoup vont travailler dans des champs qu’ils ne connaissent pas, ou ramasser de la ferraille dans les décombres. C’est comme ça qu’ils se mettent en danger. Le déminage, c’est un facteur décisif qui permettra aux gens de revenir chez eux et de reprendre une vie plus normale. Le problème, c’est que déminer, c’est très coûteux, il faut beaucoup de personnel spécialisé. Or, en Irak, la situation s’est stabilisée depuis quelques temps, l’attention est moins focalisée sur la région et la problématique n’intéresse plus autant les bailleurs internationaux.

En avril dernier, les députés belges étaient les premiers à adopter une résolution demandant au gouvernement fédéral de s’engager « sans équivoque contre l’utilisation d’armes explosives à large impact en zones peuplées ».  La communauté internationale s’engagera-t-elle également sur cette voie ?

Il faut saluer l’engagement des députés belges.  Comme d’ailleurs, celui de l’Irlande et de l’Autriche, qui sont aussi depuis le début en pointe sur la question. Sur le plan international, les négociations sont assez avancées ; dans les prochaines semaines va avoir lieu un dernier round de discussions, pour tenter d’aboutir à une déclaration politique commune. Malheureusement, certains États, comme la France, continuent à mettre en avant l’importance des objectifs militaires par rapport au respect des populations civiles. Tout l’enjeu sera de déboucher sur un texte le plus clair et le plus contraignant possible, porté par un grand nombre d’États signataires. Malheureusement, on ne peut pas empêcher les États de faire la guerre. Ce qu’il faut donc, c’est renforcer les dispositifs légaux existants. Pour encadrer au maximum l’utilisation de ces armes explosives à large impact, pour que les États signataires soient redevables légalement et qu’il existe enfin un devoir de réparation en cas d’utilisation de ces armes sur le terrain.

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