Quand la santé n’est plus une priorité

Le taux de vaccination décevant de la capitale sanctionne son échec face aux inégalités sociales de santé. Depuis plusieurs années déjà, une partie de sa population est sortie du circuit médical.

Quand la santé n’est plus une priorité
Vacci-Bus @BelgaImage

Les Bruxellois non vaccinés ne sont pas tous des antivax. Les autorités peuvent faire du porte-à-porte pour convaincre les plus récalcitrants, le problème s’étend bien au-delà. Le terme “fracture médicale” est encore peu utilisé mais c’est pourtant bien à cela que l’on assiste dans les grandes villes, et Bruxelles ne déroge pas à la règle: une population, plutôt paupérisée, qui se coupe du circuit médical et s’isole au risque de mettre sa santé en péril. Dans la capitale, on estime que 34 % des habitants n’ont, par exemple, pas de médecin généraliste. “Cela signifie qu’une partie de cette population n’aura recours qu’aux urgences et uniquement lorsque la situation se sera vraiment dégradée, explique Lawrence Cuvelier, médecin généraliste travaillant dans une maison médicale du centre de Bruxelles. Cela coûte beaucoup plus cher à la société et les soins ne sont, en général, pas dispensés de manière chronique.”

La situation financière intervient évidemment dans l’équation. Un Bruxellois sur trois vit sous le seuil de risque de pauvreté. Mais pour le Dr Cuvelier, la problématique est plurifactorielle. “Une série d’éléments interviennent dans la gestion de sa santé. Être en bonne santé nécessite un certain équilibre, les obstacles peuvent aussi provenir du fait que certains se disent qu’ils ne savent pas ce qu’ils feront demain, que leur situation est précaire et qu’ils font donc passer la santé à l’arrière-plan.

Chimérique numérique

Une autre fracture prend sa part de responsabilité, numérique cette fois. “De plus en plus, il faut être connecté et savoir manier un smartphone pour se soigner. Ce n’est pas simple pour tout le monde.” Olivier Gillis, directeur de l’Observatoire de la santé et du social de Bruxelles-Capitale, confirme l’importance de la digitalisation de la vie publique. “Tout le monde n’a pas un ordinateur, et même quand on sait s’en servir, il faut encore pouvoir s’y retrouver. Et le Covid a encore accéléré la numérisation des procédures.

Maïté Cuvelier (aucun lien avec le Dr Lawrence Cuvelier) est coordinatrice au sein de l’ASBL Cultures&Santé, qui soutient les acteurs de terrain dans la lutte contre les inégalités sociales de santé. Elle soutient également que, pour les populations plus précarisées, la santé n’est pas la première des priorités. Submergés par d’autres problèmes, ces patients se négligent plus qu’ils ne s’ignorent. “En ce qui concerne les comportements préventifs, d’autres choses priment. Des soucis de logement, des difficultés à boucler les fins de mois, les frais des enfants… passent avant la visite chez le dentiste une fois par an. Ce n’est pas qu’ils ne s’en préoccupent pas, mais il est difficile de penser en amont des problèmes de santé, à mettre en place un comportement qui aura un impact sur plusieurs années.” En lien avec cela, Olivier Gillis cite encore la complexité administrative. “Quand on tombe dans la précarité, on fait face à des situations administratives complexes qu’on n’a pas toujours la capacité d’entreprendre.

La multiculturalité a bon dos

Sur la question du vaccin, les autorités ont parfois donné l’impression de découvrir la situation. Pourtant, on l’a dit, le problème est large et ancré dans la réalité bruxelloise. “Le chiffre de 34 % de Bruxellois sans médecin généraliste a beaucoup marqué, mais il n’est pas nouveau, confirme Maïté Cuvelier. Pour nous, ce qui se passe aujourd’hui n’est pas une surprise.” Elle est suivie par Olivier Gillis. “On travaillait sur ces questions-là avant l’arrivée du Covid. Le contexte social bruxellois explique pourquoi la vaccination à Bruxelles est compliquée. D’autres grandes villes font face aux mêmes problématiques. Mais cela reste important de sensibiliser l’opinion publique et les politiques au contexte bruxellois spécifique pour montrer que la question est plus globale que des gens qui ne veulent pas se faire vacciner.”

On pointe aussi un peu vite la multiculturalité bruxelloise comme un des facteurs principaux de la fracture médicale et de l’isolement vaccinal. Si elle a un probable effet sur le non-recours aux soins et sur la difficulté de ramener tous les habitants vers les centres de vaccination, elle reste difficile à quantifier, et attention à ne pas surculturaliser l’enjeu. “C’est très compliqué de relier la culture à un comportement en matière de santé, précise Maïté Cuvelier. Il ne faut pas tomber dans le relativisme culturel total, mais on remarque parfois qu’on attribue à la culture des comportements qui sont en fait plutôt liés au contexte économique et social des personnes. En matière de fracture médicale, la culture peut entrer en jeu mais au même titre que pleins d’autres facteurs.” L’Observatoire de la santé et du social est aussi attentif à ce que l’on attribue à la question culturelle. “On ne peut pas réduire une personne à sa culture, reprend Olivier Gillis. Même au sein d’une même origine ethnique, chacun est différent. Une bonne approche sera de former les professionnels de soin en étant à l’écoute et à l’ouverture à l’autre en mettant de côté les préjugés. Et donc éviter des stratégies en fonction de certains types de culture.

Des populations culpabilisées

Les populations les plus précarisées sont plus vulnérables face aux fausses informations. Ce qui fait des ravages en temps de crise. Mais la situation actuelle révèle aussi leur méfiance vis-à-vis des institutions publiques et médicales. “La méfiance institutionnelle se généralise, confirme Lawrence Cuvelier. On l’a senti, envers n’importe quelle institution ou envers les grands labos pharmaceutiques.” Une méfiance qui grandit, et qui s’est nourrie durant la crise Covid d’un sentiment d’abandon. Les plus précarisés n’ont pas pu s’identifier à la communication des différents gouvernements. “Cela nous est beaucoup revenu cette année, explique Maïté Cuvelier. Le public ne s’est pas senti reconnu dans les recommandations et communications des autorités. Et cela peut avoir un impact aujourd’hui sur leur volonté ou non de se faire vacciner. Ils se disent:Ça fait des années qu’on ne nous a pas considérés, et quand on s’adresse à nous, c’est de manière stigmatisante et culpabilisante”. D’où leur méfiance. Ce n’est, encore une fois, pas le seul facteur mais il est clair que peut jouer.”

Comment réduire cette fracture médicale et ramener cette population isolée dans le circuit de santé? Sans surprise, miser sur la proximité. “Les maisons médicales ou les pharmacies ont un ancrage local et permettent d’identifier les personnes hors circuit au sein du quartier, commence Olivier Gillis. Les ASBL de terrain, qu’elles soient dans le secteur médical ou non, peuvent aussi être un relais vers le système de soin, et sensibiliser les gens aux questions de santé.” Le Dr Cuvelier est du même avis. “Il faut une relation propre, intime. Dire qu’on est là, près de la personne pour l’encourager à entrer dans le soin. C’est aussi important de régler les autres problèmes avec un accompagnement plus global. La santé comporte tellement de dimensions qu’il faut travailler en collaboration. Si la personne a un problème avec la justice, avec son logement… Tout ça doit être résolu pour qu’elle puisse s’occuper de sa santé. La collaboration est essentielle.

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