Avec le retour du présentiel, de nombreux Belges décident de démissionner

Après le Covid, les priorités sont passées ailleurs. Le boulot comme valeur absolue n’est plus une fatalité.

Avec le retour du présentiel, de nombreux Belges décident de démissionner

Au mois d’avril dernier, 4 millions de personnes ont démissionné de leur emploi aux États-Unis. C’est le plus haut score jamais enregistré depuis que le Bureau of Labor Statistics a commencé à analyser le phénomène en 2000. Les témoignages belges que nous avons récoltés confirment la tendance chez nous, si pas (encore?) des démissions, au moins du ras-le-bol de bon nombre de travailleurs. La cause de cette “désaffection professionnelle”, comme la nomment des chercheurs de la Harvard Business School, ne serait plus seulement le mal-être au boulot ou un éventuel surmenage.

Elle serait également liée à l’importance que prennent les activités professionnelles dans notre vie; à l’équilibre chamboulé entre vie professionnelle et vie privée ou familiale. Qu’on aime son job n’aurait que peu d’importance dans ce contexte. Les sociologues faisaient déjà ces constats avant la crise sanitaire, depuis l’apparition des smartphones et des e-mails accessibles en permanence, mais ce sentiment a été exacerbé par le homeworking Joël Poilvache, l’un des directeurs du cabinet de recrutement spécialisé Robert Half, confirme le phénomène: “Le Covid a accentué la réflexion des travailleurs et des employés qui se sont retrouvés en introspection. Par conséquent, de nombreuses personnes changent aujourd’hui de parcours ou pensent à le faire, remettent en question le rapport part-time et full-time, se disent que peut-être 38 heures semaine, c’est trop”.

Dépassée, la routine métro (ou bouchon)-boulot-dodo? “Dans certains métiers, le choix n’est pas possible. Pour les autres, ce modèle est effectivement dépassé même s’il faut l’équilibre pour conserver une culture d’entreprise avec des réactions humaines face-to-face. La flexibilité et l’optimisation du temps et de la productivité sont hautes dans les priorités des candidats. Certains ne toléreront plus de passer deux heures dans les embouteillages tous les jours. Parmi les jeunes générations surtout, on voit effectivement que si le travail fait partie de la vie, ce n’est pas leur vie. Ça peut le devenir par la passion, mais ils ne veulent plus faire des heures pour faire des heures. Ils veulent pouvoir être avec leur famille, faire leur sport ou leur hobby. C’est beaucoup plus marqué qu’avant. À côté de ça, il y a quand même encore des ambitions financières.”

Les enfants d’abord

Selon une enquête du CCI France Belgique, menée en collaboration avec ING, et qui sera présentée en octobre prochain, les Belges auraient six priorités: la santé, la vie familiale et sociale, le travail, les passe-temps, les projets et enfin la situation financière. Le classement de celles-ci dépend de tout un chacun. Le bureau Skello pointe en outre que 85 % des salariés estiment tout de même que leur emploi est un “élément important de leur vie”. 74 % des salariés sont en outre satisfaits de leur répartition entre les vies privée et professionnelle. Ce qui est surtout le cas des 18-24 ans (86 %).

Le sociologue de l’UCLouvain Bernard Fusulier réfléchit lui aussi à ces priorités. “Il faut d’abord se rendre compte que ce que nous appelons “travail” est en fait assimilé au travail professionnel alors que le travail est plus large. Il peut s’agir de s’investir bénévolement dans une organisation sociale, culturelle ou sportive; s’occuper des enfants; assurer les tâches ménagères; donner des soins à des proches dépendants… Cela paraît un peu absurde d’autant plus que tout ce “reste à faire” est colossal et sa prise en charge est fortement assignée aux femmes malgré leur participation au marché de l’emploi. En France, en 2010, l’INSEE chiffrait ce “reste à faire” à 60 milliards d’heures soit près de deux fois plus que le temps de travail lié à la production marchande qui, la même année, s’élevait à 38 milliards d’heures cumulées.

Le retour de la flemme antique

L’historien Nicolas Verschueren (ULB) rappelle que le travail n’a pas toujours été la valeur prioritaire. “Dans l’antiquité grecque, il était fortement méprisé par les philosophes, par une élite sociale. Ils mettaient en avant le fait qu’il déprécie les corps, l’esprit et crée un lien de dépendance. L’artisan, dit Aristote, est un esclave pour la cité comme l’esclave est au service du maître. Petit à petit au fil des siècles, le travail a été valorisé. L’oisiveté est devenue le vice premier. Ensuite, Adam Smith et les penseurs libéraux voient dans la profession un moyen de s’enrichir en tant qu’État. La société valorise alors encore plus le travail.

Toutefois, les penseurs s’intéressent très vite à réduire ce temps professionnel. “À la fin du XIXe siècle, ils estiment qu’avec la nouvelle organisation du travail, les progrès techniques, l’idée de devoir revaloriser les activités “en dehors” renaît. Keynes estimait qu’en 2030, on ne travaillerait que 15 heures par semaine.” Sauf que, a contrario, le néomanagement a répondu au progrès technique, par une hausse de productivité et l’idée de trouver du loisir, ou au moins du bien-être, au travail. “Avec le numérique et le homeworking, on revient 200 ans en arrière en termes de place du travail ans nos vies. Bien sûr, le télétravail arrange beaucoup de monde. Mais cette flexibilité coupe l’herbe sous le pied à une semaine de 4 jours. On a cru que le hors travail allait revenir. En fait, c’est le contraire. Le boulot pollue désormais le domicile et la vie privée.

La renaissance du rêve brisé

Est-on en train de se rendre compte qu’on a choisi la mauvaise voie? En tout cas, confirme le sociologue, il y a effectivement une (lente) remise en cause du découpage simpliste entre actifs et inactifs. “On observe une demande sociale par exemple pour reconnaître le statut d’aidant proche, avoir des congés parentaux, bénéficier de crédits temps… le tout pour pouvoir mieux concilier sa vie professionnelle et sa vie familiale. L’enjeu de société est de transformer le régime d’activité pour passer d’une société où la seule activité vraiment reconnue est l’emploi vers une société multi-active où certes l’emploi demeurerait une activité centrale mais réajustée par rapport à d’autres activités socialement utiles qui contribuent à produire du bien-être et du bien commun.

Bernard Fusulier constate en outre la quête d’épanouissement général, que ce soit au boulot ou dans son couple, dans sa parentalité ou dans ses relations amicales. “Il s’agit d’une injonction culturelle qui est psychologiquement très lourde, et d’ailleurs génératrice de beaucoup de mal-être et de frustrations car c’est un idéal particulièrement difficile à atteindre. En tout cas, il impose de pouvoir concilier sa vie professionnelle avec sa vie privée et personnelle; d’où le fait que l’idée de sacrifier l’une pour l’autre s’accepte moins tant du côté des femmes que des hommes.” À l’historien Nicolas Verschueren de conclure: “La civilisation doit-elle aller vers plus de travail ou, comme en rêvait Keynes, vers une réduction du temps de travail en priorisant d’autres valeurs pour revenir vers la pensée des philosophes grecs?

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