Comment s’organise véritablement l’aide humanitaire en Belgique?

Lors des inondations, le travail de la Croix-Rouge a été fortement critiqué. Coup de projecteur sur une vieille institution en pleine évolution qui entend offrir du sens dans un monde qui en manque.

BELGA PHOTO NICOLAS

Les repas de midi se terminent sous la tente. Deux militaires portent des cageots. Une dame vient de récupérer quelques berlingots pour le quatre-heures de ses enfants et s’installe sur le banc de la place publique pour discuter avec sa voisine. Un timide rayon de soleil éclaire la Vesdre et les rues poussiéreuses de Trooz, non loin des pelleteuses qui travaillent d’arrache-pied pour déblayer des tas de gravats. Deux mois après les inondations, la région ressemble encore à une zone de guerre. Un grand container de la Croix-Rouge accueille les riverains. Une dame cherche qui pourrait venir raccorder le gaz chez elle. Marie Masset, qui fait partie de l’équipe de direction, tire une chaise sous un arbre. Avec son polo rouge au logo de la Croix-Rouge, la directrice de la communication et du marketing, défend son institution après la volée de critiques de cet été.

La Croix-Rouge de Belgique a plus de 150 ans. C’est l’une des plus anciennes au monde. Elle compte 107 maisons locales côté francophone et 250 sur toute la Belgique. Cette grande dame patronnesse a considérablement évolué ces dix dernières années. “Nous nous adaptons en fonction des besoins de la société qui évoluent.” Ces dix dernières années, en Wallonie comme à Bruxelles, hors catastrophes, la Croix-Rouge a très fort développé l’aide aux personnes sans-abri, aux familles monoparentales, aux pensionnés précaires, aux seniors isolés. “Le Covid a détérioré la situation de vie de nombreuses personnes. Et la mission générale de la Croix-Rouge est de porter secours et assistance aux personnes dans le besoin.” Pour y arriver, 11.000 volontaires œuvrent en donnant au moins une demi-journée par semaine de leur temps, que ce soit pour collecter du sang, conduire des malades ou donner les premiers secours lors d’un match de foot. “Nous sommes complémentaires à ce qui existe déjà. Si le fond des calamités intervient, nous ne nous ajoutons pas. Pareil par rapport aux CPAS. On intervient uniquement là où il n’y a rien. Au début du Covid, quand les urgences des hôpitaux étaient surchargées, nous avons ainsi créé des postes d’orientation des patients. On vient en appui, toujours dans une optique de secours.”

Philanthropes et comptables

La majeure partie des 1.600 salariés de l’institution travaillent dans l’aide aux réfugiés. Les autres coordonnent le travail des bénévoles ou font tourner les services de support. “Notre management est basé sur la confiance et la responsabilisation,. Nous mesurons aussi de plus en plus les actions que nous menons sur le terrain. C’est une grande évolution aussi.” Dans l’aide humanitaire, la professionnalisation joue désormais un rôle majeur. Depuis les années 80, des techniques de gestion économique dans la levée de fonds ont permis une croissance exponentielle des moyens. “Chez MSF, par exemple, dans les années 70, on ne trouvait que des médecins baroudeurs. Aujourd’hui, il y a des communicateurs et une diversification des métiers”, souligne Gautier Pirotte, sociologue de l’ULiège et expert en coopération internationale. “Or cette professionnalisation crée des attentes par rapport aux volontaires, poursuit l’expert. Le bénévole sympathique mais incompétent, c’est révolu. Il ne suffit pas d’avoir un grand cœur pour apporter son aide. Les compétences linguistiques, informatiques ou comptables sont très utiles aussi.

La Croix-Rouge est l’organisation qui mobilise le plus de volontaires de tout le pays, encadrés par des permanents. “C’est à la fois particulier et fantastique de travailler avec des bénévoles. On est une organisation d’humains au service d’humains. L’humain est notre ADN. Mais avec 11.000 bénévoles, c’est complexe d’avoir le même standard de qualité partout, reconnaît Marie Masset. Par contre, ils sont formés et ils ont tous en commun d’avoir une attention et une écoute aux personnes dans le besoin. Créer des liens, c’est une de nos grandes préoccupations. La précarité, c’est aussi de manquer de contacts sociaux.”

Le mythe de la générosité gratuite

L’aide humanitaire brasse aujourd’hui énormément d’argent, ce soulève parfois inquiétudes et soupçons. “Le monde des ONG s’est construit sur le mythe du sauveur et de la générosité gratuite. Or il peut toujours y avoir des intérêts cachés derrière, bien sûr. Mais la vieille rengaine de “quand je donne, je ne sais pas si ça va aux nécessiteux”, c’est faux. Il y a une part des dons qui paie l’organisation, mais la plus grande partie va toujours à ceux qui en ont besoin. Et la professionnalisation, avec des salariés, répond à la technicité des interventions qui exige aujourd’hui des logisticiens aguerris. Dans l’opinion publique, il existe de la confusion. Comme cette organisation ne fait pas de profits, on croit qu’elle devrait vivre avec trois francs six sous. La réalité, c’est qu’elle ne fait pas de profit au bénéfice d’un conseil d’administration mais bien au service de la résolution de problèmes”, explique Gautier Pirotte.

Le financement de la Croix-Rouge, qui se veut absolument transparente, est mixte. Une part, de l’ordre de 100 millions par an, est versée spécifiquement par l’État, en particulier pour une mission d’accueil des réfugiés. Trente centres de la Croix-Rouge accueillent 10.000 réfugiés par an. À côté de cela, toute l’aide sociale, alimentaire, l’aide aux seniors et aux personnes sans-abri sont financés par les dons des entreprises et du public, de l’ordre de 10 millions d’euros par an. Au fil du temps la traditionnelle vente de pansements aux feux rouge, qui se pratique toujours, se voit remplacée par des collectes de dons qui se font en rue ou en porte-à-porte avec des techniques de marketing étudiées. La moitié de ce que reçoit aujourd’hui la Croix-Rouge est constituée par les dons que des personnes versent mensuellement via une domiciliation. “ C’est très important pour nous parce que cela nous permet de planifier nos projets. Nous faisons partie de l’AERF, l’Association pour une éthique dans les récoltes de fonds. Nous avons aussi professionnalisé nos techniques de communication sur les réseaux sociaux. L’idée est de montrer ce que nous faisons, pas tellement de récolter de l’argent, sauf en cas d’urgence”, développe Marie Masset.

Et ces critiques au moment des inondations, alors? “On savait qu’il y en aurait. Toutes nos équipes ont été mobilisées dans les premières heures qui ont suivi les inondations. On n’a pas pu intervenir immédiatement sur une zone géographique qui s’étend sur 100 kilomètres”, plaide Marie Masset. Pour le reste, “on est en changement ces dernières années. Ce n’est pas fini. L’image auprès du public doit encore évoluer. Mais la Croix-Rouge a de beaux jours devant elle en s’adaptant et parce que nous offrons du sens dans un monde qui en manque. Je remarque un changement dans le recrutement des jeunes qui n’hésitent pas à gagner moins qu’ailleurs.

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