Denis Villeneuve “Dune est conçu pour le grand public”

Le cinéaste canadien relève un défi de taille: adapter ce classique de la littérature SF réputé inadaptable. Rencontre avec un artiste de l’image qui a mis l’industrie à ses pieds.

Dune

La famille des Atréides règne sur une planète de forêts et d’océans. Sur ordre de l’Empereur, elle se rend sur Dune, planète de sable, pour y remplacer le clan des Harkonnen qui y gère, depuis des décennies, la production de la très convoitée Épice. Mais les dés sont pipés et un piège va se refermer sur les nouveaux arrivants. Le jeune Paul, fils du duc Leto Atréides et de sa concubine Dame Jessica, a le sort de siens entre les mains, lui, si éloigné du pouvoir et de la politique et ne s’estime pas prêt à succéder à son père. Dans sa fuite, Paul pourrait trouver le salut en rencontrant le peuple du désert, les Fremen, pionniers de la planète en rébellion contre tous ses occupants    illégitimes et obsessions de ses visions nocturnes.

L’histoire de Dune est plus complexe que ce court résumé. Les intrigues sont multiples et les enjeux nombreux. Depuis leur publication en 1965, les deux livres du roman de Frank Herbert ont toujours fait fantasmer le 7e art. L’adaptation que voulait en faire Alejandro Jodorowski (avec Mick Jagger et Salvador Dali !) n’a jamais vu le jour. Celle de David Lynch n’a pas laissé un souvenir impérissable et figure comme un échec dans sa filmographie.

“Je suis un grand fan de Lynch mais sa version ne m’a satisfait qu’à moitié, confie Denis Villeneuve qui livre aujourd’hui sa propre vision du livre. Certains éléments étaient très impressionnants, mais d’autres me semblaient dévier de l’âme du roman. Je me suis dit à l’époque que quelqu’un d’autre devrait refaire une adaptation du roman. Je ne pensais pas alors que ce serait moi!”

Révélé en 2010 avec Incendies, Villeneuve a gravi les échelons de l’industrie cinématographique américaine en signant des films de plus en plus ambitieux – Sicario, Arrival et Blade Runner 2049. De Dune, Villeneuve fait un film sombre, torturé et organique, aux antipodes du space opera façon Star Wars. Un film dont il signe lui-même l’adaptation, lui qui n’a plus écrit de scénarios depuis une dizaine d’années.

Dune

“Je ne voulais pas décevoir cette part de moi qui avait lu Dune à 13 ou 14 ans.”

À Hollywood, explique-t-il, j’étais en contact avec de grands auteurs, ce qui m’a un peu intimidé à me remettre devant un clavier d’ordinateur. Mais au moment d’adapter Dune, j’ai ressenti une urgence à me remettre à écrire à cause de l’intimité que j’entretiens avec ce livre. Ma relation à Dune a commencé il y a quarante ans, j’avais envie d’apporter certaines choses précises à cette adaptation et surtout de prendre le risque de commettre des erreurs. Du coup, j’ai décidé de ne pas y aller tout seul. J’ai d’abord approché Eric Roth (scénariste de Forrest Gump et du Munich de Spielberg – NDLR), puis Jon Spaihts (Doctor Strange – NDLR). Travailler avec ces deux grands scénaristes m’a rassuré.

Dune est une montagne à gravir au sommet de laquelle attendent les inconditionnels, attentifs à ce que l’œuvre ne soit pas trahie. Un projet casse-gueule, en somme. “Franchement, on ne m’a conseillé de ne pas le faire qu’une seule fois, poursuit Villeneuve. Avant même de commencer le scénario, j’en ai parlé au compositeur Hans Zimmer et il m’a dit, dans le blanc des yeux: “Est-ce vraiment une bonne idée?” C’est la seule fois que j’ai dû admettre que nos chances de réussite étaient minces. Je ne voulais pas me décevoir moi-même, décevoir cette part de moi qui avait lu ce livre à 13 ou 14 ans.

Herbert a écrit Dune dans un monde très différent du nôtre. Aujourd’hui, plus que dans les années 60, des thèmes comme le féminisme ou l’oppression colonialiste sont débattus sur une grande échelle. “La science-fiction de qualité doit être une critique de notre réalité, un miroir de ce que nous vivons, commente Villeneuve. Dans mon film, il est question de féminisme, de l’impact du colonialisme, de la surexploitation de nos ressources naturelles, mais aussi du capitalisme forcené et de ses dangers. Il parle également du danger de mélanger la politique et la religion. Et c’est en relation directe avec ce que nous vivons aujourd’hui.”

Dune

Un film de cinéma

Dans Dune, le peuple des Fremen s’oppose à l’oppression des colonisateurs. C’est un peuple du désert, dont la représentation emprunte à la culture arabe. L’adaptation de Villeneuve est restée sur ce point très prudente, notamment en évitant l’utilisation du terme “jihad” qui apparaît pourtant dans un des romans des cycles de Dune (Le Jihad butlérien, 2003) écrits par Brian Herbert après la mort de son père en 1985. “Un mot comme “jihad” a une résonance particulière dans le monde d’aujourd’hui. Et un poids différent dans le monde occidental qu’à l’époque. J’ai pensé que l’intégrer dans le film aurait eu un effet distractif. Dune est conçu pour le grand public. Ce qui m’intéresse dans ce projet, c’est de parler de religion mais sans offenser qui que ce soit. Mon rôle est d’explorer le danger qu’il y a à mélanger religion et politique. Voilà pourquoi le mot “jihad” n’apparaît pas dans le film.

Images, sons, musique, tout dans le Dune contribue à faire vivre au spectateur une expérience extrêmement sensorielle. C’est un film dans lequel on a parfois très chaud et où, à d’autres moments, la lumière du jour nous manque. Bref, c’est un film à voir dans une salle de cinéma, à l’heure où le pouvoir des plateformes ne cesse de grandir.“Pour moi, explique Villeneuve, aimer le grand écran n’a rien à voir avec de la nostalgie. Ça fait partie du langage cinématographique. Quand vous tournez et montez un film, quand vous concevez les sons ou la structure de l’image, c’est pour le grand écran. En tant que spectateur, votre engagement, votre investissement par rapport à l’image ne sera pas le même chez vous, à la maison, où vous pouvez l’arrêter et en faire ce que vous voulez. Dans une salle, vous êtes complètement immergé, complètement engagé, cela devient comme une expérience hypnotique. C’est très important pour moi que le cinéma soit reçu de cette manière.

Denis Villeneuve (blanc) sur le tournage de Dune

Apple, Amazon

Une expérience qui a l’avantage de rassembler. “C’est une expérience commune et c’est une notion que nous devons continuer à protéger, poursuit le réalisateur. Les hommes ne sont pas destinés à vivre isolés mais ensemble, à partager des émotions. Je suis un peu effrayé par la tribalisation de notre société. Le monde est divisé en tribus: la tribu Hulu, la tribu Apple, la tribu Amazon. Les films ont l’air de ne toucher qu’une certaine partie de la société, des groupes de gens. J’adore l’idée que chacun puisse se rendre dans une salle de cinéma comme il le veut. Sans être juste un abonné, mais un citoyen qui entretient une relation avec une forme d’art.” Et le pari est réussi. Dune est une aventure dans laquelle on se coule sans que le temps ne paraisse jamais long.

Dans un casting de grands noms – Josh Brolin (fidèle de Villeneuve), Zendaya, Javier Bardem, Stellan Skarsgård (méconnaissable) ou Charlotte Rampling (en inquiétante grande prêtresse), deux comédiens tirent brillamment leur épingle du jeu. Timothée Chalamet, qui porte le rôle imposant de Paul sur ses frêles épaules, un personnage appelé à un grand destin mais qui ne s’en sent pas l’envergure, et la suédoise Rebecca Ferguson qui interprète Dame Jessica, la mère de Paul. Un personnage féminin essentiel dans ce monde d’hommes sur lequel les femmes, incarnées notamment par l’ordre du Bene Gesserit, exercent une grande influence. Bien qu’adapté d’un livre des années 60, Dune de Denis Villeneuve est un film d’aujourd’hui. Précision de taille, il s’agit de l’adaptation du livre I. La suite est en préproduction, toujours avec Denis Villeneuve aux commandes. Comme le dit un des personnages à la fin du film: “It’s just a beginning”. Ça ne fait que commencer…

Dune ***
Réalisé par Denis Villeneuve avec Timothée Chalamet, Rebecca Ferguson
– 155’.

Dune

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