Afghanistan: la délicate coopération entre Handicap International et les talibans

Eric Weerts, membre de l'organisation Handicap International depuis 1991, est de retour d'Afghanistan. Il raconte.

Afghanistan: la délicate coopération entre Handicap International et les talibans
– AFP

L’Afghanistan est confrontée à une « catastrophe humanitaire imminente », a averti l’ONU. Désormais aux mains des talibans, le pays dévasté par des décennies de conflits s’enfonce un peu plus dans la crise. Sur le terrain, dans un contexte plus qu’incertain, les ONG apparaissent comme les uniques acteurs capables d’aider la population.

Parmi elles, Handicap International a repris ses activités après une courte interruption. « Nous avons pu reprendre le travail », explique Eric Weerts, un kinésithérapeute liégeois, revenu le 14 août dernier d’Afghanistan. Le pays n’a plus guère de secret pour ce spécialiste des services de réadaptation en cas d’urgence qui s’y rend depuis plus vingt ans pour former le personnel de santé, aider les personnes blessées ou vivant avec un handicap, autant d’un point de vue médical que psychosocial. « Ma première mission était en décembre 2001, après la défaite des talibans. On a dû s’adapter à cette période transitoire, avec le nouveau pouvoir mis en place. » Celui qui a été renversé il y a près d’un mois.

La présence des femmes n’est pas totalement acceptée

Sur place, le Belge de 55 ans était aux premières loges pour observer la dégradation de la situation. « Les provinces où nous travaillons sont tombées plus tôt que le 15 août », rappelle-t-il. « Nous avons continué nos activités jusqu’à ce que les nouvelles autorités se présentent. À l’hôpital, rien à signaler, tout pouvait continuer comme avant. Par contre, dans les équipes mobiles, c’était plus problématique. Les talibans ont édicté certaines règles, par rapport notamment à la position des femmes dans notre activité. Celles-ci devaient par exemple être accompagnées par des hommes. Ce que nous n’avons pas accepté. »

Ces équipes qui se rendent au sein des différentes communautés du pays sont pourtant indispensables pour atteindre les plus vulnérables. Il s’agit aussi bien de déplacés internes, suite aux conflits ou à la sécheresse, que des victimes de bombardements, dont des civils innocents. « Ce sont eux les moins suivis après un accident. Entre 15 à 20% de ces blessés de guerres développent un handicap définitif », souligne Eric Weerts, dans un pays où plus de 2,5 millions d’adultes vivent déjà avec un handicap, selon une estimation de son organisation. « Sans ces équipes mobiles, on risque d’avoir des complications plus sévères. »

Handicap international en Afghanistan

Eric Weerts (à gauche) lors d’une mission en Afghanistan.

Depuis janvier, Handicap International a d’ailleurs observé une recrudescence de ces blessés de guerre. Après deux mois de combats cet été, le centre de Kandahar, bastion historique des talibans dans le sud du pays, a accueilli de nouveaux patients. « On a connu une augmentation de 40% de notre activité », précise le kinésithérapeute, dont beaucoup étaient issus de la population civile: des femmes, des enfants et des personnes âgées.

Prudence

Si les talibans se sont engagés à garantir la sécurité des travailleurs humanitaires et l’accès de l’aide en Afghanistan, les ONG, comme la population, restent vigilantes. « Entre ce qui est dit et ce qui sera fait, il y a une différence », déclare Eric Weerts. « Nous continuons nos activités, mais l’inquiétude se pose surtout sur ce que le gouvernement va dévoiler dans les semaines et mois qui viennent. »

Le kinésithérapeute redoute également la réaction du public face à ce changement d’autorité, Handicap International étant dépendante des financements extérieurs. « Il faut à tout prix éviter que les soutiens ne diminuent car cela aura un impact sur les plus vulnérables, et moins sur les talibans. On craint de devoir sélectionner encore davantage parmi les plus vulnérables. On craint que notre travail sera dès lors encore plus difficile car nous devrions soit refuser encore plus de gens, soit revoir les standards d’approche. C’est inquiétant pour le futur. »

Toujours sur le terrain

La date de sa prochaine mission est connue. Eric Weerts retournera en Afghanistan début octobre, pour une période de six semaines. À son arrivée, il souhaite surtout retrouver ses collègues afghans. Ils sont plus de 280 à travailler pour Handicap International. « Il ne faut pas oublier celles et ceux qui sont restés », insiste celui qui prend de leurs nouvelles tous les jours. « Au niveau de la sécurité, surtout dans les provinces, ils espèrent ne plus voir de checkpoints. Mais au niveau de l’accès à l’éducation et de l’économie, ils ont plus d’inquiétudes », poursuit le Belge, conscient de ses privilèges.

Pour le bien de la population, Handicap International est prêt à collaborer avec les talibans, « comme avec le précédent gouvernement et les autres groupes, du moment qu’ils respectent toutes les règles d’engagement ». Au moindre retour négatif, l’organisation arrêtera immédiatement son action. « Si des obstacles nous étaient imposés quant à l’accès à un certain type de bénéficiaires, cela nous amènerait à reconsidérer notre intervention dans le pays », a-t-elle averti récemment dans un communiqué. À contre-coeur, puisque leur travail est loin d’être terminé dans un pays où les besoins humanitaires ne cessent de croître.

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