Le camping et les Belges

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Nos compatriotes craquent pour ce genre de vacances estivales mais les bungalows suréquipés prennent le pas sur la tente de papa. Le grand air d’accord mais le confort en plus. Et un certain sens de la collectivité en moins.

Une allée de gravier éventre un terrain démesuré. De part et d’autre de ce chemin cabossé, des dizaines, des centaines d’emplacements de quelques mètres carrés couverts d’herbe quand vous êtes chanceux. Un seul objectif: l’emplacement numéro 258 avec un pauvre chêne vert qui fournira une ombre salvatrice par les jours de canicule. À la limite, le 113, pas trop loin des sanitaires pour économiser les déplacements sous un soleil de plomb. La propreté des douches, c’est au petit bonheur la chance. Les tentes, les mobile-homes, les camping-cars dont les toiles dévoilent de magnifiques motifs brun et orange s’entassent le long des allées. Marcel, un habitué, arpente l’allée principale un rouleau de papier toilette à la main, une serviette de bain sur l’épaule. Il salue tout le monde sur le chemin de ses ablutions: Roger, dont le bronzage sur le bedon vire au cramoisi car il fait la sieste chaque jour sous son parasol et oublie que le soleil tourne. Ou encore Carine, qui termine la vaisselle pendant que son mari joue aux boules, un pastis à la main.

Vous l’avez bien en tête cette image de carte postale un peu désuète, ce cliché ringard qui colle à la peau du camping? Effacez tout ou presque! Car le camping ne connaît pas la crise et devient même à la mode chez les Belges: "Les gens veulent revenir à des vacances plus simple, plus nature où la famille redevient le point central, se réjouit Pierre Fivet, directeur de l’opérateur Vacansoleil Belgium. C’est une augmentation constante et aujourd’hui, plus d’un million de Belges partent en camping chaque été, soit 12% des vacanciers du pays". La France, principalement, accueille tous ces vacanciers, surtout coté francophone : "80% d’entre eux se rendent en France. C’est logique. Ils préfèrent le confort de la langue. Mais les flamands aussi s’y ruent chaque année. Il y a vraiment tout là-bas, montagnes, mer, culture et bonne nourriture".

Mais il y a camper et camper. Les habitudes changent, les tendances aussi. Trois grands types d’hébergements se partagent un tiers du gâteau. La tente continue de progresser, "sauf que les festivals de musique boostent le marché des tentes et d’ailleurs, les jeunes les laissent souvent sur place car elles sont trop abîmées", s’amuse Pierre Fivet.

Sinon, dans les campings de France et d’Europe, les tentes en toile perdent du terrain. Les propriétaires préfèrent consacrer les surfaces limitées de leurs camping aux nouvelles stars: "Les bungalows super équipés ou les tentes complètement aménagées ont la cote. Depuis 3-4 ans, l’évolution est spectaculaire. Aujourd’hui, les gens veulent le camping sans les inconvénients. Le grand air mais avec un frigo, si vous voulez. Il faut un très bon niveau de confort", constate Adriaan Nolens, manager de 14 campings dans le sud-ouest de la France et lui-même ancien gérant. "Mais l’augmentation de la qualité des services bénéficie à tout le monde y compris à ceux qui viennent avec leur tente. Pas question de marquer des différences entre les différents types de campeurs". Le dernier tiers revient aux mobile-homes qui eux aussi ne ressemblent en rien à ceux d’autrefois.

Chic et cher

Le camping a changé. Fini les files d’attentes pour la vaisselle et à la douche et les barquettes de Saupiquet. Les constructions "en dur" qui fleurissent sur les camping de France et de Navarre possèdent une cuisine équipée, une salle de bain moderne, une toilette séparée, voire la climatisation : "Les familles débarquent avec leur voiture, leurs vêtements et c’est tout. Plus besoin de remplir la voiture à craquer", détaille Adriaan Nolens.

Les bungalows, c’était un nouveau concept il y a 20 ans. Ils deviennent la norme pour un public toujours plus exigeant et dont les revenus ne cessent d’augmenter: "Le cliché du camping comme alternative pour pauvres incapables de se payer l'hôtel ne tient plus. Selon nos études, la classe sociale de nos clients est même un peu plus haute que la moyenne. Nous venons même de lancer une opération de recensement des restaurants étoilés aux alentours de nos campings", explique Pierre Fivet. Les mobile-homes modernes suivent aussi cette tendance. Certains ressemblent à des palaces roulants et leur prix rivalise avec les voitures de sport les plus onéreuses.

Et pour satisfaire et surtout attirer ces clients face à la concurrence, les propriétaires et autres opérateurs n’ont qu’une solution: investir. Les piscines deviennent gigantesques et participent à une surenchère d’attractions qui concurrencent même les grands parcs aquatiques: "certains choisissent leur camping uniquement en fonction de ces piscines géantes", explique Pierre Fivet. Les animations proposent des spectacles de haut standing. Les restaurants, au sein même du camping ou les petites discothèques, exceptions autrefois, pullulent.

Dans un tel espace où tout est prévu, sécurisé, clôturé, surveillé, les parents ne doivent même plus se préoccuper de leurs enfants.  A pied ou à vélo, ils circulent librement sur le site ou passent leur journée en compagnie d’animateurs spécialisés: "En vacances, c’est tout de même agréable d’avoir des enfants autonomes. Ca permet aussi aux parents de prendre le temps, de profiter, de ne rien faire! explique Laurence, 38 ans et mère de deux petits de 10 et 7 ans. Cette liberté fait vraiment du bien car nous ne devons pas les distraire nous-mêmes en permanence. Ce sont nos vacances aussi après tout (sourire)."

Comme chez soi

Mais quand les contraintes d’une tente rudimentaire disparaissent, d’autres entraves naissent. Et elles trahissent, d’ailleurs, un peu l’esprit camping. Celui de nos souvenirs. Le coté nomade notamment: "A force de s’équiper, les affaires deviennent de plus en plus lourdes à décharger et à ranger si nous voulons plier bagages, déplore Laurence dont la famille reste fidèle à la tente. Avec nos enfants évidemment, nous emportons un matériel de fou! Mais nous nous efforçons de continuer à changer au moins une fois de camping et de région sur notre quinzaine. Une semaine farniente dans un camping super équipé et une autre à la montagne dans des conditions plus sommaires. Ce qui nous intéresse finalement, c’est de changer un peu de mode de vie. A quoi bon prendre des vacances si c’est pour se retrouver avec exactement la même vie que chez nous en Belgique?" Une solution hybride qui convient à toute la famille, adepte de toboggans mais aussi de randonnée.

Par contre, dans les bungalows ou autres tentes aménagées, cette liberté n’existe plus du tout. Le client réserve bien à l’avance, comme pour un hôtel et une fois sur place, on ne bouge plus: "Ce ne sont plus des campings, explique Alain Ledoux, 44 ans et campeur chevronné depuis ses 7 ans: «J’aime bouger et planter ma tente dans un petit espace ne me gène pas. Si ça ne me plaît pas, je remballe et je pars plus loin le lendemain. Je ne réserve jamais et ça me permet même d’aller chercher le soleil là où il se trouve. Quand vous réservez un bungalow pour deux semaines, s’il pleut, vous êtes coincé. Moi jamais.»

Un peu éclipsés par les énormes campings des tours opérateurs, des centaines d’autres offres existent encore: à la ferme, municipaux ou de montagne, ils continuent à attirer des résistants, pas franchement amoureux de cette nouvelle tendance. Mais ils souffrent: "Ces campings sont souvent plus bruyants et les gens ne visitent même plus les alentours, c’est aberrant. Ma tente ne me sert que de base logistique. Je démarre avec mon fils chaque matin pour aller faire des randonnées ou du vélo. La plupart du temps, nous partons aux aurores et ne revenons qu’au début de la soirée pour aller piquer une tête dans la piscine avec les derniers rayons de soleil. C’est ça le camping».  

Tout fout le camp

Alain Ledoux défend un idéal plus simple qui reste avant tout un lieu de rencontres et de convivialité qui n’existent pas ou plus dans les grands centres de vacances: "Un voisin vient vous aider à monter votre tente et c’est parti! Il n’en faut pas plus pour nouer des liens. Nous commençons par échanger des bons plans et puis l’un invite l’autre à souper. Je garde beaucoup de contacts avec des copains de vacances. J’ai même des amis bretons, rencontrés l’année dernière, qui viennent passer 10 jours à la maison en Belgique".

Alain chérit également les moments privilégiés avec son fils: "Le wifi se généralise dans les campings aujourd’hui. Mais avec Tristan nous revenons quand même à des bases familiales plus fortes, plus saines. Nous parlons vraiment. Pas comme pendant l’année où notre point de chute commun reste la télévision. Autant faire une pétanque que de regarder un film, non?"

Cette opportunité de passer du temps de qualité avec ses enfants ou sa famille est mise en avant par tous. Au contraire d’Alain, tout le monde n'apprécie pas forcément la proximité, parfois un peu envahissante, de certains voisins: "Je ne vais pas en vacances pour y rencontrer des gens mais pour être avec les miens, argumente Laurence sans ambages.Moi les gens qui viennent prendre l’apéro parce que nous les avons salué une fois, c’est non merci! J’ai déjà dû en remettre à leur place…". On est bien loin du film Camping… "Certains se connaissent depuis des années car ils reviennent toujours au même endroit, prennent le même emplacement! ça existe vraiment et je n’ai absolument rien contre mais moi je tiens à ma tranquillité".

Il y aurait donc un schisme entre néo-campeurs et habitués de longue date... La convivialité, si elle reste éminemment supérieure à celle d’un hôtel ou d’un appartement, ne fait pour autant pas partie des priorités dans les plus grands campings. Même dans les plus petites structures, les temps changent: "Les campings plus spécialisés dans les randonnées se vident peu à peu, se désole Alain Ledoux. Les gens préfèrent désormais des destinations plus exotiques, sur d’autres continents, facilement accessibles en avion".

Les campeurs de toujours, ceux qui ont passé leur enfance, leur adolescence à la belle étoile gardent une certaine nostalgie du bon vieux temps. Ils y ont connu leurs premiers émois amoureux, leurs premières soirées, leur première cuite parfois. Le cadre de leurs meilleurs souvenirs s'efface et ce constat les attriste. L'esprit de débrouille et d’entraide quitte même les campings les plus familiaux: "Les gens s’alignent avec leurs énormes machins disposés dos à l’allée pour ne pas être dérangés. Ce n’est plus le même état d’esprit qu’avant, explique Christel, 31 ans, qui fréquente le même petit camping ardéchois depuis son plus jeune âge. Tout le monde se parlait, se connaissait. Ce n’est plus forcément le cas. Peut-être parce que nous avons grandi aussi."

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