Comment peut-on encore être supporter de foot?

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Corruption en masse à la Fifa, matchs truqués en Belgique: alors que le monde du football paraît plus que jamais pourri jusqu’au trognon, les supporters, eux, continuent de se ruer dans les stades. Sont-ils devenus fous?

Notre expert:

Jean-Michel De Waele est vice-recteur aux affaires étudiantes, à la politique sociale et aux relations institutionnelles à l’ULB et grand spécialiste du sport.

Caramba! Sepp Blatter, le président à peine réélu à la tête de la Fifa, démissionne. En cause, notamment, l’Afrique du Sud qui a "offert" 10 millions de dollars pour pouvoir organiser sa Coupe du monde en 2010. La même année, la Fifa proposait à l’Irlande de ne pas porter plainte - "petite" enveloppe de 5 millions à la clé - contre la faute de main légendaire du Français Thierry Henry lors des barrages pour la qualification de ce même tournoi. Cette saison, deux matchs du club de Mons en division 2 belge sont soupçonnés de trucage. Et des centaines d’autres à travers l’Europe. 

Si de rares esprits naïfs pensaient encore que le monde du ballon rond tourne… rond, c’est désormais bel et bien terminé. Pourtant, chaque week-end, à travers tout le Vieux Continent et au-delà des océans, des millions de fans en délire cassent leur tirelire pour le club de leur cœur. Un maillot par-ci, un abonnement par-là, les supporters se saignent pour encourager des stars qui gagnent parfois davantage en un mois que plusieurs centaines d’entre eux agglutinés sur les sièges en plastique déteint d’un stade des années 80.

Parfois, en plus, ils trichent, ces joueurs. Ou alors leurs entraîneurs. Ou bien les dirigeants de leur fédération ou même les instances internationales. Alors, quelle mouche peut donc bien piquer ces fans inconditionnels? Décryptage avec Jean-Michel De Waele, sociologue du sport à l’ULB.

Comment peut-on continuer à supporter un sport qui semble aussi corrompu?

Jean-Michel De Waele - Il ne faut pas exagérer non plus! Il y a des milliers de matches chaque week-end, dont plusieurs centaines rien qu’en Belgique, et la presse parle ici de deux rencontres suspectes… Il ne faut pas verser dans la paranoïa, ni dans la caricature.

Mais entre Sepp Blatter tout en haut et les soupçons qui pèsent sur les deux matchs de Mons ici, le football semble gangrené des pieds à la tête, non?

J.-M. D.W. - Le foot traverse une crise d’adaptation assez profonde. D'un simple hobby il y a vingt ans, ce sport est devenu un secteur économique à part entière qui draine aujourd'hui des milliards. Des problèmes existent, ça ne sert à rien de le nier. Notamment parce qu’il n’y a absolument aucune régulation. Et même quand des règles existent, ce sont les dirigeants eux-mêmes qui les dictent. La loi de la jungle y règne, les transgressions se multiplient et le sentiment que tout est pourri domine.

C’est pire qu’avant?

J.-M. D.W. - L’échelle n’est plus du tout la même. Il y a quelques décennies, la corruption, c’était une enveloppe remplie de billets qu’on donnait à tel joueur via le cousin d’un copain. Mais aujourd'hui, les trucages de matchs deviennent des montages impossibles à tracer, pris en main par des mafias en Asie ou en Europe de l’Est. Le système est quand même bien plus gangrené qu’autrefois. 

Pourquoi l’engouement reste-t-il si vif alors?

J.-M. D.W. - Même si vous êtes déçu, la passion prime avant tout. Ensuite, ce système bénéficie à énormément de monde. Quel intérêt à scier la branche sur laquelle on est assis? Regardez les médias: ils sont pris en étau. D’une part, ils doivent dénoncer la corruption du système Blatter tout en ayant intérêt à ne pas descendre en flamme ce sport qui reste une vache à lait et pour lequel ils paient des sommes énormes en droits télé. Finalement, tant que les gens y croient, pourquoi tout chambouler?

Le supporter ne veut donc pas voir la réalité en face?

J.-M. D.W. - Il n’est pas dupe. De plus en plus de fans tiennent d’ailleurs des discours anti-direction. Ils se considèrent même souvent comme les seuls héritiers de leurs couleurs face à un patron qui n’y voit que des intérêts financiers… Regardez les supporters du Standard face au président Duchâtelet. Pour eux, il n’a absolument rien compris à l’esprit du club. Mais ils viennent au stade malgré tout. C’est la contradiction intrinsèque du supporter. Parfois ils annulent leur abonnement pour un an ou deux… Mais ils reviennent presque toujours pour mieux râler.

Les supporters sont-ils dès lors masochistes?

J.-M. D.W. - Il y a de nombreuses motivations: le plaisir à aller voir le match, la victoire, les débats sans fin, le moment entre copains, l’espoir qui renaît chaque année après la période des transferts. Les gens sont prêts à y mettre le prix. Mais ce n’est pas plus stupide ou irrationnel que de jouer chaque semaine au Lotto...

Les dirigeants peuvent donc faire ce qu’ils veulent, les fans achèteront toujours leur ticket?

J.-M. D.W. - Non, le ressort peut casser. Sans réformes majeures, le football pourrait même prochainement vivre un vrai repli populaire. Car le public garde malgré tout le pouvoir. Quand le stade est vide, le football meurt. Dans les Balkans par exemple, les gens n’y croient plus. Ils restent passionnés par le sport mais se demandent à quoi bon dépenser de l’argent pour applaudir un club quand tout le monde sait que les dés sont pipés. Alors qu'ils remplissaient des stades de 80.000 personnes il y a 20 ans, tout reste désespérément vide aujourd’hui.

Mais au fait, comment devient-on supporter?

J.-M. D.W. - Généralement dans le cadre familial. Un souvenir de jeunesse avec son père ou au stade génère un attachement parfois très sentimental à un club. Les grandes victoires, les défaites humiliantes: toute cette dramaturgie et cette incertitude nourrissent l’irrationalité du fan. C’est d’ailleurs, à ma connaissance, une exception dans la vie: il peut arrêter de croire en Dieu, changer de bord politique ou sexuel. Changer de sexe même. Il peut aussi se désintéresser du football. Mais pactiser avec l’ennemi, jamais!

Au point d'inviter les questions communautaires dans les stades?

J.-M. D.W. - Au-delà du côté très folklorique de l’opposition entre communautés, ce n’est pas du tout ce qui définit le supporter. Le foot casse les frontières. Le Limbourg fournit historiquement énormément de fans au Standard à cause de la proximité géographique et du passé minier commun. Pourtant, ils peuvent très bien voter N-VA.

N'y a-t-il quand même pas chez le supporter une volonté de dominer par procuration?

J.-M. D.W. - Dans des villes comme Madrid ou Barcelone, je sens plus cette rivalité entre les deux villes et leurs habitants. Chez nous, le Standard se veut un peu le porte-drapeau de la Wallonie ou le renouveau du Sporting de Charleroi reflète un peu le redéploiement de la ville. Mais réduire des rivalités de bon aloi à des tensions communautaires, ça me semble un peu simpliste.

En quoi le Standard est-il encore liégeois et Anderlecht, bruxellois?

J.-M. D.W. - À Liège, le Standard reste le club de la ville. Cela se voit à travers le tissu socioéconomique en tribune. A Anderlecht, ce n’est pas du tout le cas. Les Mauves, c’est bien plus le Brabant flamand que Bruxelles. Autant la capitale symbolise une certaine diversité, autant les gradins anderlechtois la reflètent beaucoup moins. Vous n'y trouverez d'ailleurs pas beaucoup de personnes d’origine maghrébine alors qu'elles sont très nombreuses dans la commune.

Supporter un club qui n'affiche plus aucun joueur du cru a-t-il encore du sens?

J.-M. D.W. - C’est une des grandes interrogations pour l’avenir. Mais les clubs ne la perdent pas de vue et essaient souvent de garder un vrai clubman dans leur équipe. Anderlecht a un Olivier Deschacht (14 ans en équipe fanion) ou Liverpool a eu Steven Gerrard (17 ans). Ça reste évidemment des exceptions. Mais finalement, et c’est typique, les supporters aiment les guerriers de leur équipe dans la victoire et haïssent ceux qui ne restent plus que des mercenaires dans la défaite. Finalement, le vrai ancrage local trouve encore une raison d’être uniquement dans les petits clubs.

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