Le sexe à travers les âges: L'homme de Cro-Magnon

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Les pratiques amoureuses changent-elles avec l'histoire? Notre série de l’été fait le point sur la sexualité à travers les âges, des hommes préhistoriques à ceux qui maîtrisent l'iPad. Premier épisode: Cro-Magnon. Ambiance Guerre du feu ou début de l’âge érotique?

Sauvage, l’homme de Cro-Magnon? Pas si sûr. Mesdames (ou messieurs), votre compagnon n'est sans doute pas si différent de ce qu’il était il y a près de 35.000 ans. Il ne pensait déjà qu’à ça - et pas seulement dans le but de se reproduire.

Le plaisir y était aussi pour quelque chose. Il est en effet loin le temps où l’on pensait que Cro-Magnon était une grosse brute sans affinité pour les choses de l’amour. Même son cousin Néanderthal semble réhabilité. A en croire les peintures découvertes sur les grottes et les vestiges préhistoriques, les bases de nos comportements sexuels étaient en tout cas déjà bien là, en plein âge de pierre.

Entendons-nous d’abord sur les dates et les mots. L’homme moderne (que la communauté scientifique appelle désormais Sapiens plutôt que Cro-Magnon) est né en Afrique et s’est installé en Europe via l’Asie à peu près à l’époque du paléolithique supérieur.

C’est-à-dire il y a entre 35.000 et 10.000 ans avant J.-C. L’Homo sapiens (biologiquement et intellectuellement pas différent de nous - l’acquis culturel en moins, tout de même) prend alors le pas sur l’homme de Neandertal, qui disparaît vers 30.000 ans. Sapiens manie le feu, la pierre, le silex, se nourrit des fruits de la cueillette et de la chasse. Et fait l’amour comme tout le monde. Dans les bois au paléolithique. Chez lui lorsqu’il se sédentarise, à l’époque du néolithique (vers 6.000 avant J.-C., les premiers fermiers ont laissé des traces d’habitat, de la Turquie aux Balkans).

Et alors, il se passait quoi? Pour le savoir, plutôt que de vous repasser La guerre du feu de Jean-Jacques Annaud en essayant de comprendre quand on a expérimenté la première position missionnaire de l'histoire, descendez dans les grottes. C’est parti pour la machine à remonter le temps des premières histoires classées X…

Gravures explicites

Loin des clichés parfois brutaux des fictions préhistoriques véhiculées par l’imagerie cinématographique, la plupart des scientifiques s’accordent aujourd'hui pour attester d'une certaine variété et fantaisie des pratiques sexuelles de nos ancêtres. Et ce dès le paléolithique. On a encore l’impression que c’est une découverte, car les préhistoriens ont souvent été très prudes dans leur manière d’aborder la vie sexuelle. Au XIXe siècle, pas question de parler de la vie sexuelle des hommes que l’on découvrait. En plus, les premiers préhistoriens étaient souvent hommes d’église. Ce qui n’aidait pas. Mais ces dernières années, les langues des scientifiques se délient. Preuves et documents des "sciences dures" à l’appui, comme les fouilles, l’art des cavernes, les comparaisons ethnographiques ou l’ADN.

Le préhistorien (et médecin) Gilles Delluc, auteur du Sexe au temps des Cro-Magnons (Pilotes éditions) met tout de même en garde. "Malgré tous les indices, le travail de préhistorien reste un travail de détective. Et comme pour les enquêtes policières, le gros risque, c’est de laisser flotter l’imagination." Car il y a matière. Des préhistoriens espagnols ont découvert, sur le site d’Atapuerca au nord de l’Espagne, une quinzaine de gravures sur pierre et de sculptures faisant état de scènes sexuelles paléolithiques explicites (allant de la masturbation au voyeurisme). En France, les murs de la fameuse Grotte de la Marche affichent des graffitis très cul, vieux de 20.000 ans. Notamment une plaquette gravée représentant deux hommes enchevêtrés, probablement amoureux.

D’autres vestiges, comme les femmes de Gönnersdorf découvertes en Allemagne, montrent deux femmes nues qui s’enlacent, frottant leurs seins lourds l’une contre l’autre. L’homosexualité existait donc bien chez nos ancêtres préhistoriques, même si elle a été longtemps taboue chez les scientifiques. Sexe entre femmes, entre hommes, scènes de zoophilie ou de masturbation, représentations magiques ou obsessionnelles de sexes fendus ou en érection, Cro-Magnon ne s’interdit rien.

Les travaux de Gilles Delluc (qui forme avec sa femme Brigitte un célèbre couple de préhistoriens) rapportent que "les parois des grottes paléolithiques affichent très fréquemment des images sexuelles féminines, notamment des vulves. Jamais plus cette partie du corps féminin ne sera représentée aussi souvent et avec un tel soin. Les fesses apparaissent aussi comme une zone érogène privilégiée. Plus que des célébrations de la maternité, ces images expriment vraisemblablement une sorte de fascination pour le plaisir sexuel". Ces explications permettent aussi de lever le mystère sur la Vénus de Weinberg, petite statuette qui représente un massif fessier surmonté d’un phallus. Et qui ferait presque passer les Grecs anciens amateurs de fesses masculines pour des petits joueurs.

D'Erectus à l’érotisme

Une chose est sûre, les hommes préhistoriques ne prenaient pas le sexe à la légère. Loin du coït bestial, le sexe avait déjà pour eux tout à voir avec l’érotisme. De ce point de vue, les hypothèses sont nombreuses. Et passionnantes. Parce qu’elles remontent aux sources mêmes de notre humanité. Le vrai changement aurait eu lieu bien avant le paléolithique -– probablement au moment de la station verticale. L’Homo erectus (sans jeu de mots), apparu il y a près de 2 millions d’années, change la donne. En position debout, le sexe de l’homme en érection est dressé. Celui de la femme est caché. De ce secret, de cette absence serait né le désir. Et donc l’érotisme.

D’un point de vue biologique, la préhistorienne Claudine Cohen, auteur de La femme des origines, souligne que ce moment correspond aussi à la perte de l’œstrus. Soit la fin de la période de rut chez les premiers hommes. Privé de cette période qui permettait au mâle de savoir que sa femelle est sexuellement disponible, Cro-Magnon se retrouve devant une situation inédite et angoissante pour lui: l’absence de règles naturelles pour vivre sa sexualité. Pour Claudine Cohen, c’est alors qu’apparaît "la nécessité de normer les comportements déréglés par une sexualité devenue trop envahissante. Cette disponibilité sexuelle fut peut-être la raison même des normes et des interdits qui, dans toutes les sociétés humaines, limitent les usages et les pratiques de la sexualité".

Or, qui dit norme dit transgression. Pour Georges Bataille, penseur majeur de l’érotisme au XXe siècle et écrivain de la pornographie, la règle sociale implique inévitablement la possibilité de transgression, principe fondateur de l’érotisme selon lui. En gros, l’érotisme est né avec la préhistoire, et avec lui l’art tout court. Bataille en fait une démonstration magistrale en observant les peintures pariétales de la grotte de Lascaux, découverte en 1940. Pour lui, avant même le miracle grec, il y a le miracle Lascaux.

Une part de mystère

Ces immenses fresques qui représentent des scènes de chasse et des animaux sauvages sortis tout droit de la nuit préhistorique lui inspirent un texte fondateur, La peinture préhistorique. Lascaux ou la naissance de l’art (1955). Il reste ébloui devant la célèbre "scène du puits" figurant un homme à tête d’oiseau mort renversé de dos, le sexe en érection, face à un bison aux entrailles ouvertes. Pour Bataille, cette vision énigmatique est la première à nous demander de "descendre au fond de l’abîme ouvert en nous par la mort et l’érotisme"… et à faire déjà de nous des hommes capables d’aimer autrement que des animaux.

Bon, pas sûr que Cro-Magnon pensait à tout ça au moment d’honorer sa Vénus aux formes exagérées. Et pas question non plus de voir dans ces peintures rupestres les premiers films X. Ces fresques et autres vestiges paléo-sexy garderont à jamais leur part de mystère, enfoui au fond des âges. Même s’ils semblent déjà nous tendre les miroirs de nos désirs… A suivre donc.

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