Donne-t-on trop de pouvoir aux pharmaciens?

Pharmacie @BelgaImage
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Habilitées à convaincre les Belges de se faire vacciner, les officines sont critiquées. Autant pour la gestion de nos données médicales que pour  leur respect de nos convictions personnelles.

Virginie (prénom d’emprunt) ne décolère pas. Très sceptique à l’égard des vaccins, cette mère de 44 ans ne supporte pas que sa pharmacienne tente de la convaincre. Depuis avril, en effet, dès qu’un patient passe sa carte d’identité, le pharmacien voit apparaître un pop-up sur son écran qui indique si le client a été vacciné une première fois, une seconde, ou s’il n’a toujours pas répondu à la convocation. À charge du pharmacien alors de tenter de convaincre les indécis. “Ce n’est pas un conseiller que j’ai choisi mais bien un commerçant, et si quelqu’un devait éventuellement me convaincre, ce serait mon médecin. Je trouve cette campagne scandaleuse car on subit déjà une énorme pression, même de la part de nos amis.” Un témoignage fort, mais reflète-t-il la réalité? Selon l’Association pharmaceutique belge (APB), cette campagne de sensibilisation est globalement bien perçue et les premiers résultats sont encourageants. Ce système de pop-up est utilisé aujourd’hui par 87 % des pharmaciens. Au total, près de 500.000 fenêtres ont déjà été générées depuis la mise en place du système. Ce qui a conduit les pharmaciens à mener 228.732 entretiens.

Comment les pharmaciens tentent-ils de convaincre les récalcitrants? “Nous proposons une formation en ligne pour les aider à poser les bonnes questions, ­explique Alain Chaspierre, président de l’APB. Avez-vous reçu une convocation? Des effets indésirables lors de votre première dose? L’idée est de faire cela le plus ­discrètement possible et de ne surtout pas se montrer trop intrusif en demandant d’emblée pourquoi la personne ne s’est pas fait vacciner. Le but n’est pas de stigmatiser mais bien d’informer les personnes sur le bien-fondé de la vaccination. L’autre jour, une dame est arrivée en pleurs dans ma pharmacie. Elle avait reçu sa convocation mais son infirmière lui avait bourré le crâne et ­fortement déconseillé de se faire vacciner. Je lui ai donné des infos très factuelles et elle s’est finalement décidée. Elle a ensuite téléphoné à son infirmière pour lui dire qu’elle ferait mieux de se taire. Laquelle a d’ailleurs reconnu qu’elle avait été trop loin.

Ne dites plus vendeurs de pilules

Reste que, à l’image de Virginie, certains Belges sont très difficiles à convaincre. “Ce système vise surtout les personnes hésitantes. Si le patient est contre la vaccination, le pharmacien désactive le pop-up et ne lui posera plus jamais la question. Et s’il se rend dans une autre officine, cette fenêtre n’apparaîtra plus non plus.” Et de déplorer que certains Belges considèrent encore le pharmacien comme un simple commerçant. “Depuis les années 2000, les autorités ont pourtant entamé un changement de paradigme pour faire évoluer notre statut de vendeur de pilules à professionnel de la santé de première ligne. Et c’est vrai qu’on nous demande de jouer des rôles qu’on n’avait pas l’habitude de jouer, comme de faire la police durant cette crise pour éviter les pénuries de paracétamol, par exemple. Mais si l’autorité nous demande cela, c’est parce que les enquêtes montrent que les gens ont ­confiance en leur pharmacien. Je remarque aussi que lorsque les Belges ont un petit problème de santé, ils sont 75 % à se rendre d’abord dans une officine. Les projets pilotes de dépistage du diabète sont également très convaincants. À Bruxelles, 40 % des patients n’ont pas de généraliste, et un sur cinq est testé à risque en pharmacie. Ce qui permet d’agir en amont et de réaliser des milliards d’économies.

Mais ce dernier pouvoir accordé aux pharmaciens ne convainc pas David Simon, administrateur à l’Association belge des syndicats médicaux (ABSYM). Dans Le Soir, ce médecin pointe le ­risque de dérives, notamment sur l’utilisation de ces données personnelles. Car après avoir posé ces questions sur la vaccination, les pharmaciens sont invités à noter leurs remarques. “David Simon a beaucoup de difficultés à comprendre ce système car ces données ont uniquement un but scientifique et sont totalement anonymisées. Un autre pharmacien ne pourra donc pas savoir pourquoi ce patient a refusé le vaccin.” Un point de vue validé par le Groupement belge des omnipraticiens, qui voit là un très bon moyen de comprendre pourquoi une partie de la population refuse la vaccination, mais aussi, en ­substance, par le président de… l’Absym. Une polémique sur fond de guérilla corporatiste?

Éclaircissement sur un consentement éclairé

Reste néanmoins un problème. Si le pharmacien est au courant du trajet de vaccination de son client, c’est parce que ce dernier a donné son accord pour que ses données médicales soient partagées. C’est là où le bât blesse. Car ce “consentement éclairé”, selon la terminologie, est en réalité un simple accord oral, parfois même inscrit à l’insu du patient! Hallucinant. Outre le caractère sensible de ces données, rappelons que ce consentement autorise le partage de toutes les informations médicales et pas seulement celles contenues dans le dossier pharmaceutique partagé. “De nombreux consentements ont été recueillis lors d’une visite à l’hôpital, explique l’APB. Quand vous passez votre carte d’identité, on devrait vous expliquer clairement que vous devez ­donner cette autorisation. Et je ne pense pas en effet qu’on l’ait fait systématiquement.
Dans le cadre du “pharmacien de référence”, cette convention entre le praticien et son patient afin de permettre, notamment, d’établir un schéma de médication personnalisé, le consentement est pourtant recueilli de manière manuscrite. “C’est aussi ce qu’on avait proposé aux autorités concernant les autres partages de données, mais cela n’a pas été retenu. Étant donné que de nombreux Belges ne savent même pas s’ils l’ont un jour donné, il semble donc impératif de lancer un débat à la Chambre afin de définir précisément ce concept de “consentement éclairé”, voire de l’affiner.”

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