L’efficacité des applications de tracing remise en question

Illustration montrant l'application belge Coronalert sur un smartphone @BelgaImage
Illustration montrant l'application belge Coronalert sur un smartphone @BelgaImage
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Aucun pays européen ne peut apporter de données suffisantes prouvant l’utilité de telles applications, selon une étude internationale. Elles sont pourtant massivement financées.

Presque 1,3 million d’euros: c’est le montant investi par la Belgique dans le développement de son application de tracing, Coronalert. C’est bien moins que les 65 millions investis pour l’application allemande mais est-ce que cela sert à quelque chose? De plus en plus d’experts commencent à en douter. Cette semaine, ce scepticisme est monté d’un cran avec une étude à l’échelle européenne impliquant des médias comme Le Monde en France et la VRT en Belgique. Les enquêteurs ont constaté que si certains pays avaient massivement utilisé une application de tracing, leur efficacité n’a jamais pu être réellement prouvée. Un constat surtout lié à l’absence de données fiables sur le sujet et au fonctionnement de ces outils.

Des chiffres rares et souvent décevants

L’étude a remarqué que globalement, les États européens n’ont pu avancer que deux chiffres à propos de ces applications. Le premier, c’est le pourcentage de citoyens les ayant téléchargées. En Hongrie, seulement 1% de la population l’a sur son portable. La Croatie et la Pologne ne font guère mieux, avec respectivement 2% et 5%. À l’inverse, l’application de tracing a fait l’objet d’un véritable engouement au Danemark (39%), en Finlande (41%) et en Irlande (51%). La Belgique est dans la moyenne avec 24% (un pourcentage qui monte à environ 30% si on ne prend en compte que les détenteurs d’un smartphone). Il y a donc de grandes différences entre les pays.

Mais in fine, qui utilise vraiment cette application? La seule indication à ce sujet, c’est le nombre de personnes infectées qui avertissent leurs contacts de leur maladie via celle-ci. Et là, c’est très décevant. Rares sont les pays qui dépassent les 10%. En Belgique, on est à 3%, mais il y a bien pire. En Croatie, cette proportion n’atteint que… 0,02% ! Suivent la Pologne (0,2%), l’Italie et le Portugal (0,4%). Seuls deux pays ont un pourcentage «élevé»: la Finlande (25%) et le Danemark (27%).

Un cul-de-sac statistique

Ces données ne sont déjà pas flatteuses mais il faudrait d’autres informations pour savoir vraiment si ces applications ont un effet sur l’évolution de l’épidémie de Covid-19. Qui se fait vraiment tester après avoir reçu une alerte sur son téléphone? Ces tests s’avèrent-ils positifs ou négatifs? Bref, est-ce que l’application joue son rôle en empêchant la transmission du virus parmi les contacts? Impossible de le savoir. Ces chiffres n’existent tout simplement pas dans la grande majorité des pays!

La Belgique n’échappe pas à la règle. Pour expliquer cette absence, il faut rappeler les choix opérés lors de la création de Coronalert. Pour la rendre la plus populaire possible, il a été décidé de maximiser l’anonymat des données. C’est rassurant pour les citoyens qui seraient plus disposés à l’adopter. Le problème, c’est que cette logique a pris des allures jusqu’au-boutiste. La Belgique aurait vraisemblablement pu faire comme aux Pays-Bas, où les autorités savent plus ou moins combien de personnes sont testées après avoir reçu une notification. Finalement, elle ne l’a pas fait. Des épidémiologistes ont demandé à ce que Coronalert s’aide avec les données anonymes collectées par Google et Apple. Idem: ça n’a pas été le cas. La confidentialité est le maître mot. Les concepteurs de Coronalert savent à peine combien d’utilisateurs sont encore aujourd’hui actifs. Selon eux, ce chiffre serait «approximativement» de 1,5 ou 1,6 millions de personnes.

Une étude britannique peu fiable

Pour aller plus loin, il existe quand même une étude britannique, publiée récemment dans Nature. Elle s’est attachée à évaluer l’efficacité de l’application utilisée au Royaume-Uni et a priori, elle est rassurante. Selon celle-ci, son utilisation aurait permis d’éviter entre 4.200 et 8.700 décès au cours des trois derniers mois de 2020. Entre 284.000 et 594.000 personnes auraient également pu être préservées d’une infection au Covid-19. L’un des concepteurs de Coronalert, le cryptographe Bart Preneel, estime auprès de la VRT que ces résultats devraient être transposables, à l’échelle de la Belgique, à son application.

Tout irait donc pour le mieux? Des épidémiologistes comme Oliver Degomme et Wouter Arrazola de Oñate en doutent, et ce à plusieurs titres. Il y a moins de notifications envoyées en Belgique qu’au Royaume-Uni. Mais le plus gros problème, c’est que cette étude britannique est elle-même contestable. Pas un seul expert en santé n’y a participé. Par contre, parmi les auteurs, on trouve… un acteur commercial! Un détail troublant qui seme le doute.

Bref, il faut se rendre à l’évidence: prouver l’efficacité réelle de ces applications prend des allures de mission impossible! De ce fait, une question s’impose. Est-ce que cela est vraiment nécessaire de dépenser autant d’argent pour développer ces programmes ? Pour la présidente du comité interfédéral Testing & Tracing, Karine Moykens, la réponse est oui. Selon elle, Coronalert apporte quand même une valeur ajoutée dans la lutte contre le Covid-19. Son avis a été suivi et fin mai, une nouvelle campagne pour promouvoir l’application devrait être lancée.

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