La BD, un art méprisable ?

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Alors que la polémique autour de sa construction n'en finit pas, le futur Musée du Chat soulève un débat vieux comme les fresques de Lascaux : celui du pseudo art mineur contre le pseudo art majeur.

Pour ou contre le musée du Chat ? Les prises de position se multiplient, les arguments aussi. Il y en a en tout genre qui vont de la personnalité de Philippe Geluck à l'architecture du bâtiment, et de l'utilisation de l'argent public au fait que la BD, et encore plus la BD d'humour, n'a pas sa place dans un musée.

C'est Sandrine Morgante, artiste et conférencière à La Cambre, qui a été la plus virulente sur cette question, au micro de la RTBF : « Pour moi, Le Chat, ce n’est pas de la culture et il n’a pas sa place dans un musée. Un musée est un lieu qui doit conserver un patrimoine, il doit être un outil pédagogique et montrer des œuvres d’art qui ne pourraient pas être vues autrement. Comme la bande dessinée peut être vue ailleurs, elle n’a pas sa place dans un musée et ce n’est pas de l’art ».

Nous y voilà. La bande-dessinée est-elle un art ? Selon la classification officielle, oui. C'est le 9e art, entériné en 1964. Notons pour la petite histoire que cette classification des arts a été lancée pour, justement, mettre fin aux débats autour de ce qui peut être considéré ou non comme art... On l'aura compris, ces débats perdurent. Pire !, cette classification prise très au sérieux en a lancé d'autres, particulièrement entre arts majeurs et arts mineurs. C'est-à-dire entre l'art dit noble et l'art populaire.

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Art noble vs. Art populaire

C'est un débat vieux comme les fresques de Lascaux. Ou presque... Un débat sans fin qui se réinvite de génération en génération. Art noble vs. Art populaire. Soit, la musique classique, la littérature, les arts plastiques et le cinéma vs. le rock et le rap, les paroles de chansons pop, la BD et les séries télé. Les deuxièmes ne vaudraient, en aucun cas, pas la grandeur des premiers.

Invention du XXe siècle, la culture pop énerve les puristes qui recherchent dans les oeuvres d'art la beauté chère à Platon, avec un grand B – la Beauté descendue tout droit du monde des idées. C'est d'ailleurs l'idée d'Alain Finkielkraut qui, dans « La Défaite de la pensée »,  considère qu'il existe deux conceptions de la culture, « La première ­affirme l’éminence de la vie avec la pensée ; la seconde la récuse ». Il ajoutait, moqueur : « Coluche et Renaud font-ils partie de la culture ? »

D'un autre côté, comme le disait un ami fan de Booba : « Booba, il parle plus aux gens que ton Platon, là. Dans dix ans, 'OKLM', ce sera dans le dictionnaire ». Aujourd'hui, « OKLM » (lire « au calme ») est dans le dictionnaire. Preuve que la culture populaire s'inscrit dans la vie des gens et fait bouger la société... Sans doute plus, d'ailleurs, qu'une oeuvre de Jeff Koons. Le fait est qu'aujourd'hui, qu'on le veuille ou non, la culture populaire est la culture (ultra) dominante.

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Frontières de plus en plus floues et nouveaux débats

L'autre point à noter est qu'en ce début de XXIe siècle, la culture populaire s'anoblit à vitesse grand V. Hergé et Franquin sont considérés comme des maîtres en Beaux-Arts, l'égal des Warhol, Lichtenstein ou des surréalistes. Les séries télé n'ont plus grand-chose à envier au cinéma – elles arrivent d'ailleurs bientôt sur grand écran ! Le graffiti, hier conspué et interdit, s'appelle aujourd'hui street art et est célébré partout. Et la bande-dessinée a mué en romans graphiques qui sont, comme leur titre l'indique, tout autant des romans que les romans sans image – à la différence près qu'ils se vendent mieux.

Si bien que de nouveaux débats surgissent, cette fois à l'intérieur même des catégories d'arts. Ainsi, les rockeurs, hier persécutés, sont devenus les ayatollahs qui considèrent que le rap ou la techno, ce n'est pas de la musique ! Martin Scorsese a émis des doutes sur la valeur artistique et culturelle des films Marvel, plus proches selon lui des « parcs d'attraction » que du 7e art. Quant au Chat, peut-on réellement comparer Geluck et ses dessins humoristiques à l'auteur de Maus Art Spiegelman ?

Ces débats, s'ils resteront sans réponse, ne sont pourtant pas vains. Ils pointent les évolutions de la société - pour le meilleur ou pour le pire, c'est à chacun de le dire. Car la culture va avec la société et est en perpétuel mouvement. Après tout, Baudelaire était considéré comme un auteur pervertissant la jeunesse de son vivant, il est aujourd'hui étudié à l'école. Vous connaissez l'expression latine : « Les goûts et les couleurs ne se discutent pas ». Heureusement, répondait Nietzsche, « on ne discute que de ça ! »

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