Les mots pour comprendre: Les leçons du Sofagate

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Provocations, excuses bidon, maladresses protocolaires… Les dirigeants politiques masculins et les institutions européennes n’ont toujours rien compris.

La diplomatie n’est pas un dîner de gala”, synthétisait un ancien ambassadeur français dans ses mémoires. Et le protocole peut constituer un féroce acte de guerre, pourrions-nous ajouter. C’est ce à quoi doit - qui sait - songer Charles Michel pendant les insomnies qu’il confie connaître depuis ce 6 avril dernier. Depuis cette catastrophique visite de la délégation européenne à Ankara dont le monde entier retiendra les images de deux hommes s’installant côte à côte aux places d’honneur tandis qu’une femme, debout, ne sachant que faire, se voit réduite à s’asseoir, un peu à l’écart, sur un sofa.
Le fait qu’Ursula von der Leyen conserve son masque contrairement au président Erdogan et à Charles Michel ajoute au malaise. Le message transmis est clair, violent et universellement compréhensible. La femme est accessoire et n’a rien à dire. Cette déclaration de guerre à l’égalité hommes-femmes a revêtu l’excuse du protocole. Lequel? Celui des Turcs ou des Européens, selon les sources. En réalité peu importe. On notera toutefois que ce sont uniquement les services de Charles Michel - coronavirus oblige - qui ont préparé à Ankara la visite européenne. Et que ceux-ci ont peut-être vu dans la proposition protocolaire turque une manière “d’asseoir” l’autorité de leur patron - avec son accord? - sur les institutions européennes. Quand le sage désigne le fauteuil, l’idiot regarde le canapé… La diplomatie turque est l’une des plus anciennes et des plus maîtrisées du monde. Avec, entre autres, Venise, la Chine, le Vatican, elle puise sa subtilité dans plus d’un millénaire de pratique. Il est certain qu’elle avait parfaitement conscience des failles existantes entre le président du Conseil européen et la présidente de la Commission européenne. Et qu’elle a bondi sur l’occasion pour faire entériner par l’Europe - au moins symboliquement - trois messages. Le premier, on l’a déjà dit, l’infériorité de la femme. Le deuxième est de consentir qu’Erdogan sorte de la Convention d’Istanbul, traité garantissant la lutte contre les violences infligées aux femmes. Le troisième, c’est la réaffirmation d’un principe. La “normalisation” des rapports avec la Turquie d’Erdogan passera pour les Européens par d’autres couleuvres à avaler. La veille du Sofagate, Erdogan avait fait mettre en garde à vue dix amiraux à la retraite parce qu’ils avaient eu le toupet de le critiquer. Qui pour le lui reprocher? Charles Michel, jambes écartées sur son fauteuil, ou Ursula von der Leyen, toussotant sous son masque? Cette normalisation passant par la soumission à Erdogan - via le protocole - est d’ailleurs intégrée dans le discours même du président du Conseil européen. Qui expliquait, trois jours après l’incident: “Réagir aurait détruit nos chances d’avoir une relation moins négative avec la Turquie”. Ne pas réagir a, sans doute, contenté Erdogan. Les citoyen(ne)s européen(ne)s, c’est nettement moins sûr.


Pétition

Des associations de femmes européennes ont écrit au président du Conseil européen, Charles Michel, pour lui demander de démissionner. Et organisent une pétition sur le site millennia2025-foundation.org à l’onglet “Publications”. En des termes cruels, elles pointent trois erreurs commises, selon elles, par le président du Conseil européen et lui reprochent son manque de compréhension des enjeux et sa posture a posteriori de “victime d’attaques injustes”.  


Quel numéro de téléphone?

L’incident met douloureusement en lumière un problème systémique, qui ne s’est pas arrangé depuis la célèbre boutade de l’Américain Kissinger: “L’Europe, quel numéro de téléphone?” Un problème aggravé par l’évidente rivalité que se livrent Michel et von der Leyen sur le terrain international. Et qui donne un relief particulier à ce que Jean-Claude Juncker, alors président de la Commission, disait en 2017: “Et si le navire européen était piloté par un seul capitaine?”


Protocole à géométrie variable

Il n’a pas fallu longtemps pour que l’hypothèse du “protocole” invoquée pour justifier la chaise manquante vole en éclats. Ainsi, lors de la législature précédente, le président du Conseil européen Donald Tusk et le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker avaient été reçus par le président Erdogan sur le même pied. Tous trois avaient été photographiés assis dans des fauteuils semblables…


Le mot 

Uhm”. C’est le commentaire qu’a émis Ursula von der Leyen lorsqu’elle a réalisé qu’il n’y avait pas de fauteuil prévu pour elle aux côtés d’Erdogan et Michel.
 

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