Soignants : les martyrs de la pandémie

Soignants @BelgaImage
Soignants @BelgaImage
Teaser

En un an des centaines de milliers de Belges sont tombés malades et plusieurs milliers sont décédés. Parmi eux, des soignants. À l’occasion de la journée mondiale de la santé, ce 7 avril, nous avons choisi de leur rendre hommage avec ces quelques portraits.

Vingt-trois mille morts. Depuis le début de cette pandémie, il y a un an, notre pays figure à la troisième place, par nombre d’habitants, du classement mondial des pays les plus endeuillés par ce nouveau coronavirus. Vingt-trois mille morts, ce n’est qu’un chiffre. Mais pour vingt-trois mille familles, c’est un nom, un visage, et une douleur indicible depuis plusieurs mois. Parmi les victimes, il y a des professionnels de la santé : médecins, infirmières, aides-soignants… Il y a aussi tous ceux qui ont survécu mais qui ont gardé de profondes séquelles, physiques et/ou psychologiques, de cette expérience. Quels que soient leur âge ou leur fonction, le virus les a touchés parce qu’ils ont choisi un métier où l’on vient en aide aux autres. Combien sont-ils ? Il n’existe aucune statistique à l’heure actuelle. À travers ces trois portraits, c’est leur histoire à tous qui est racontée.

Christian Decnud et Brigitte Crispin, infirmiers à Bruxelles

Christian et son épouse Brigitte sont tous les deux infirmiers. Lui est chef de l’équipe mobile infirmières et aides-soignantes des Cliniques universitaires Saint-Luc à Bruxelles tandis qu’elle travaille, dans le même établissement, comme infirmière stomathérapeute et coordinatrice de projets dans l’unité de chirurgie colorectale. Passionnés et acharnés du travail, ils étaient évidemment au front lorsque la pandémie a éclaté. “On a tout de suite pris les recommandations au sérieux. On a redoublé nos efforts en termes d’hygiène des mains, on gardait les distances… Mais à cette époque, Maggie De Block disait que le port du masque n’était pas encore recommandé en dehors des unités Covid”, se souvient Christian. Quelques semaines plus tard, il a attrapé le virus. Probablement à l’hôpital. Enfin, il n’en aura jamais la certitude. Christian dit être un “philosophe optimiste plutôt qu’un hypocondriaque pessimiste”. Alors, au début, il ne s’est pas inquiété outre mesure, malgré son état grippal. Voyant sa santé se dégrader, son épouse l’a convaincu de se rendre à l’hôpital. Le 7 avril, Christian s’est fait hospitaliser. Cinq jours plus tard, il descendait dans le service des soins intensifs où il a été placé en coma artificiel durant sept semaines.

Haie d’honneur au miraculé

Pendant ce temps-là, Brigitte est également tombée malade. Elle a dû être hospitalisée. “Mon mari était intubé aux soins intensifs. Je me demandais ce qui m’attendait. J’ai pensé à nos deux enfants. Je leur ai donné des indications sur la démarche à suivre si moi aussi je perdais connaissance, ou pire.” Heureusement, neuf jours après son arrivée, Brigitte a pu quitter l’hôpital tandis que l’état de Christian empirait. “Au début, je ne pouvais pas lui rendre visite, se remémore-t-elle. Par après, sa maladie s’est compliquée davantage à cause d’une perforation de la vésicule biliaire. J’ai pris la décision de laisser les médecins l’opérer alors que son état était déjà extrêmement préoccupant. Peu de patients opérés durant un Covid sévère s’en sont sortis.
Finalement, grâce aux soins et à la “surveillance sans faille des équipes des soins intensifs”, Christian s’est réveillé tel un miraculé. Il a quitté le service sous les applaudissements de ses collègues qu’il remercie de tout son cœur, peu importe leur fonction à l’hôpital, pour leur soutien. Il est encore resté deux semaines à la clinique. Ensuite, Christian a pu rentrer à la maison, malgré le fait qu’il ne savait plus marcher, se laver ou se raser. “La chance que Christian a eue est que je suis infirmière, que l’un de nos fils est infirmier et que notre second fils a tout fait pour l’aider. Si nous n’avions pas été disponibles comme ça, il aurait dû aller en rééducation ailleurs”, ajoute Brigitte.

Au fil des mois, il a récupéré progressivement ses capacités physiques, notamment grâce aux séances de kinésithérapie intensives.” En janvier, malgré la fatigue et les difficultés de concentration, il a demandé à reprendre le travail, au rythme de deux jours par semaine. “J’aurais pu continuer mon congé d’incapacité, mais je me sentais inutile. Je voulais épauler mes collègues surchargés et épuisés, alors on a trouvé un compromis avec la médecine physique.” Pour le couple, le Covid-19 est pourtant loin d’être terminé. Brigitte conclut: “On dit qu’il faut un mois pour se remettre par jour d’intubation. Christian a été en soins intensifs pendant sept semaines… On en a donc encore pour trois ans”. Mais le couple préfère rester positif: “On espère qu’on pourra bientôt revoir nos amis, aller au restaurant… Et puis on essaie malgré tout de relativiser”.

Charilaos Koulos, médecin généraliste à Tamines

Chaque matin depuis 1986, le réveil du docteur Charilaos Koulos sonne à 6h50. Imperturbable, le médecin sambrevillois n’ouvre les yeux qu’au contact de sa femme, Chantal. Il s’assied dans le lit, enlève ses boules Quies, s’écrie: “Oui, oui, ça va, je sais”, avale son petit-déjeuner et file s’occuper des premiers patients qui l’attendent déjà au cabinet médical du bas de la rue. Ce petit rituel bien établi a pris fin brusquement le 24 octobre dernier. Le docteur, atteint du Covid-19, est alors admis à l’hôpital. Il y décédera le 1er décembre. “Mon mari a toujours vécu pour son travail. Quand il sort de la maison, deux minutes plus tard, il est à son bureau qu’il ne quitte plus jusqu’au soir, explique Chantal, son épouse, ne se résignant pas à parler de lui au passé. Le plus difficile, ce n’est pas de se dire qu’il ne reviendra pas, c’est qu’il ne reviendra plus. Parfois, je prends encore mon téléphone, voulant l’appeler pour lui expliquer mille choses, comme on avait l’habitude de le faire vingt fois par jour. Je me sens amputée, et ce qui fait mal, c’est cette impression que tout cela aurait pu être, si pas évité, mieux géré. On a le sentiment que rien n’a été mis en place pour protéger les soignants.

Une région endeuillée

Dévoué, le médecin n’a pas voulu abandonner ses patients pendant la crise et n’a jamais arrêté de soigner, ni de rassurer. “S’il avait décidé de faire ce métier, c’était pour aider les gens. Ne pas y aller, c’était pour lui de la non-assistance à personnes en danger”, témoigne sa fille, Alexia. En mars, il n’a pas tenu trois semaines dans sa maison qu’il aime tant. Rester enfermé, ça n’a “jamais été lui”. Très investi, trop peut-être, il plonge la tête la première au secours de ses patients quand sonne l’heure de la seconde vague. Comme tous les généralistes, il multiplie les heures, les tests PCR, avec des poches sous les yeux. “Il a toujours eu cette philosophie du travail de mettre autrui avant lui, même avant sa famille. Au mois d’octobre, il était vraiment épuisé. Mais il ne voulait pas s’arrêter, alors même qu’il aurait pu prétendre à la pension depuis le mois de mai. Il en était incapable.”

Poussé par sa femme et sa fille, il se rend à l’hôpital et, tout en se demandant quand il pourrait retourner travailler, il découvre un personnel dépassé, angoissé. ”Il était lui-même débordé ici, mais à l’hôpital, c’était pire. Cette deuxième vague, c’est le cataclysme absolu”, se souvient Chantal. Charilaos téléphone à sa femme. Lui, le médecin qui s’est jeté dans le feu, vivant carpe diem, a pris peur. Le docteur Charilaos Koulos passera un mois dans le coma avant de s’éteindre, emporté par les complications de la réanimation. Celui qui a apaisé tant de craintes, écouté, soigné tant d’autres, est parti, ébranlant toute une région. Le 7 décembre 2020, 1.800 personnes assistent à la levée du corps, depuis leur écran d’ordinateur. La mort a pris un visage connu. À la tristesse s’ajoute l’incompréhension face à cette seconde vague pourtant annoncée et à laquelle personne n’était préparé.

Ce qui est compliqué à gérer, c’est de se dire que c’est un sacrifice”, confie Alexia. “En d’autres temps, on aurait pu voir mon mari aller soigner les lépreux, complète sa femme. Et ce n’est pas parce qu’il se sentait invincible ou voulait se transformer en héros du peuple.” Le silence plane quelques instants dans le salon de la maison familiale. Seules résonnent quelques notes de luth, de mandoline et d’accordéon. Un air de Grèce, en souvenir d’un père et d’un mari attaché à ses racines méditerranéennes. “Comme ça, il nous accompagne. Là, en ce moment, il est en train de faire la grimace.” Comme il l’avait déclaré un jour à sa fille: “La chute de Constantinople, ça c’est une catastrophe. Pas ma mort

Antoine Sassine, médecin à Bruxelles

Antoine Sassine, urologue et chef de service au Chirec, nous raconte le premier souvenir de son coma. “J’étais convoqué à une réunion de la Défense. Le président américain, un inconnu, dit: “C’est la troisième guerre mondiale, l’humanité doit se battre contre un virus”. Dans ce coma, j’ai rêvé du nombre de morts. Le président en annonçait des centaines de milliers.” Le médecin a été intubé le 16 mars 2020, aux tout premiers jours de la crise. “À l’époque, impossible de prédire l’impact de la pandémie. C’est pourquoi ce rêve me perturbe. Un autre événement m’a marqué. Mon père décédé m’a dit: “Ta place n’est pas là. Tu dois t’enfuir”.” Dès les premiers cas de coronavirus en Chine, il avait pris les choses très au sérieux. Début mars, il participait à des réunions afin d’anticiper les scénarios futurs et d’organiser l’hôpital au mieux. Le lundi matin, le jour de son hospitalisation, il opère encore. Ce jour-là, il fait un dépistage. Résultat: un poumon atteint à 60 %. L’infectiologue le renvoie chez lui, en quarantaine. “Je respirais de moins en moins bien et, deux heures plus tard, j’y arrivais à peine. Je me suis présenté aux urgences. J’étais le premier patient de l’unité Covid qui avait été mise sur pied lors des réunions des derniers jours.

La Côte d’Azur attendra

Sa famille n’a pas pu lui rendre visite. S’attendant au pire, il a alors fait venir un ami médecin pour qu’il rédige son testament. Ensuite, c’est le trou noir. Le docteur Sassine a été intubé pendant trois semaines et demie. “Mon réveil a eu lieu en deux étapes. Les médecins m’ont réveillé une première fois pour évaluer mon état neurologique. Des amis collègues de l’hôpital ont été placés derrière une vitre et je devais les reconnaître. Très vite, ils m’ont rendormi trois jours afin de récupérer plus d’oxygène.” Au réveil, le patient a perdu ses capacités. “Je pouvais à peine bouger mes jambes, j’ai perdu le goût et l’odorat, mes mains bougeaient comme un parkinson, ma voix était saccadée, je ne voyais pas bien, je n’entendais pas bien…

À la sortie de l’hôpital, il n’était pas au courant des mesures politiques prises pendant son absence. “J’avais programmé dans ma tête que j’irais faire ma rééducation à la Côte d’Azur. Quand j’ai dit ça à mon épouse, elle a éclaté de rire. Nous étions encore confinés et je l’ignorais. Toutes les mesures prises avant mon coma avaient été prolongées.” Le docteur Sassine n’a pas encore récupéré ses pleines capacités et continue sa rééducation. Il a tout de même repris le travail au mois de janvier. Il ne supportait plus l’ennui. Ses voyages, surtout, lui manquent. Il voudrait également faire du sport au-delà de sa rééducation, mais il s’essouffle encore en montant un escalier. “Désormais, j’apprécie chaque instant de la vie et j’incite la population à encore et toujours faire attention, même avec le vaccin. Le virus peut muter et circule encore. Tout ça n’est pas terminé.

Grégoire Comhaire, Nicolas Sohy et Pauline Zecchinon

 

Plus de Aucun nom

Notre Selection