Peut-on ne pas croire à la science ?

Sciences @BelgaImage
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Notre époque doute. Le savoir et la méthode scientifiques, jadis incontestables, suscitent la méfiance. Quitte à laisser de bien plus obscurs discours éclairer le monde.

Quand la science est-elle née? "On pourrait répondre par une autre question: pourquoi est-elle née?", objecte ­Francesco Lo Bue, docteur en phy­sique, professeur et directeur de la culture et de l’information scienti­fiques à l’UMons. Le Dr Lo Bue est par ailleurs animateur de vidéos de vulgarisation scientifique accessibles sur YouTube. “La science est née dès l’aube de l’humanité parce que les gens ont des besoins primaires à satisfaire. Savoir quand se déplacer pour les troupeaux en transhumance. Quand et où pêcher. Quand semer, etc. Donc, on va observer le ciel pour essayer de trouver des repères temporels et les associer à ces nécessités. C’est un premier corpus “scientifique”.

Les Sumériens, les Égyptiens, les Chinois, les Indiens, les Grecs vont enrichir ce corpus. L’utilisation de l’imprimerie, popularisée par Gutenberg au XVe siècle, va accélérer la diffusion des savoirs, de la méthode et les objets de recherche. L’Église va entretenir une relation ambivalente avec la science puisque d’une certaine manière elle la considère comme une concurrence. L’“explication du monde” a été longtemps l’exclusivité de la Bible. Le Vatican a ainsi interdit, par exemple, les ouvrages d’Aristote jusqu’au XIIIe siècle, mis à l’index Copernic, celui qui prouva que la Terre tournait autour du Soleil et non l’inverse. Par couches successives, la science va donc se façonner, se construire. Galilée, le siècle des Lumières, Descartes, Kepler… Jusqu’au XIXe siècle et l’époque contemporaine. “Lorsqu’un scientifique propose une hypothèse nouvelle qu’il a lui-même forgée, il cherche à apporter des preuves de sa découverte. Il démontre scientifiquement son hypothèse. Cettepra­tique s’est vue renforcée aux XIXe et XXe siècles avec l’augmentation des revues scientifiques permettant un contrôle accru des pairs.

La fin du XIXe siècle est assez prodigieuse. On ­découvre l’électromagnétisme, on détecte des planètes grâce aux calculs. Neptune, par exemple. En médecine, c’est Louis Pasteur et la découverte du vaccin. Le début du XXe, c’est une espèce de tremblement de terre de découvertes avec notamment la physique quan­tique de Planck et la théorie de la relativité d’Einstein. Mais depuis - surtout en physique - il y a eu peu de découvertes fondamentales. On explore surtout les conséquences de celles-ci.” La production de l’électricité, c’est le XIXe siècle. Les ordinateurs, ce sont les ­conséquences de la physique quantique. “Pareil pour la biologie”, renchérit Antoine Van Vooren, docteur en chimie, chercheur à l’UMons et professeur de chimie et de biologie dans un athénée en immersion anglaise. “On a l’impression que les ­sciences s’accélèrent. Ce ne sont pas les sciences. Ce sont les techniques, qui sont des applications, des conséquences de découvertes fondamentales.

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Les prémices de la défiance

À la fin du XIXe siècle, donc, la science atteint son apogée. Elle constitue chez certains une forme de transcendance au même titre qu’un dieu révélé. C’est à cette époque qu’apparaît le “scientisme”, une pensée philosophique selon laquelle il faudrait organiser scientifiquement l’humanité. Le début du XXe siècle vit dans cette euphorie. “On a retrouvé des publicités de l’époque qui vantaient les vertus d’une crème cosmétique radioactive qui allait rajeunir votre peau grâce aux rayonnements, atteste Francesco Lo Bue. Le progrès ne peut être que positif. Puis il y a la Seconde Guerre mondiale. Le 1er septembre 1939, c’est l’invasion de la Pologne par les nazis et c’est la date exacte de la publication d’un célèbre article dans la Physical Review. Celui-ci était consacré à la fission nucléaire qui préfigure la bombe atomique… Au-delà du symbole, il y a un point de basculement. La science n’est plus seulement progrès, elle peut annihiler.” Le nouveau dieu créateur du XXe siècle se révèle dieu destructeur et perd pour partie son âme bienfaitrice. Les prémices de la défiance sont là, dont les traces remontent jusqu’à aujourd’hui. “Chaque ­progrès technique ou scientifique appelle aux responsabilités des savants à Hiroshima.
Infaillible jusqu’à preuve  du contraire

Hiroshima n’est pas dû à la science mais à son application. Se tromper dans l’utilisation d’un savoir n’obère pas sa valeur. Sauf qu’il arrive que la science se trompe. Les scientifiques ont cru pendant deux siècles à l’existence de “l’éther” considéré comme un fluide qui transportait, dans l’espace, la lumière. “Plus près de nous, des articles parus dans la revue Nature annonçaient des chimères telles que la mémoire de l’eau ou la fusion froide. Mais si la découverte scientifique n’est pas infaillible, la méthode scientifique l’est. La communauté scientifique s’est empressée de refaire les expériences… sans succès, invalidant du coup ces “découvertes”. La science est infaillible jusqu’à preuve du contraire”, résume Antoine Van Vooren.

La forte défiance actuelle envers la science - une suspicion qui peut virer au complotisme - trouve-t-elle son origine dans une carence en termes d’enseignement? Une surexposition due aux réseaux sociaux? “Il faut d’abord distinguer la recherche scientifique et les connais­sances scienti­fiques. La recherche, c’est avancer plein d’hypothèses dans tous les sens et puis écrémer. Dire: ça c’est faux, ça aussi, ça c’est peut-être vrai mais on n’est toujours pas sûrs. En un an, regardez ce que l’on a pu dire sur le Covid: “les enfants ne peuvent pas être malades” ou “ils ne peuvent pas contaminer”. Non, ce sont, au contraire, les plus efficaces diffuseurs du virus. Lorsqu’on observe cela selon la perspective de Monsieur ou Madame Tout-le-monde, on peut se dire que les scientifiques ne savent rien. Qu’ils ne sont sûrs de rien. Et s’ils ne savent rien, peut-être que la Terre est plate. C’est ce qui se passe si on confond la recherche et les connaissances établies”, explique Antoine Van Vooren.

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Quand la recherche part en live

C’est là-dessus, sur cette distinction, qu’il faudrait travailler dans les écoles, avance Francesco Lo Bue. “On y expose les connaissances, mais pas la façon dont elles se sont établies. Le débat contradictoire est nécessaire. Je ne suis pas certain que tout le monde - adultes comme plus jeunes - soit conscient de ça. Ici, le ­problème du Covid, c’est que les gens voulaient des réponses tout de suite… En fait, nous assistons “en live”, à la télévision et sur les réseaux sociaux, à une recherche scientifique.” En un an, plus de 14.000 articles scientifiques ont paru sur le sujet. “On n’a jamais eu ça dans l’histoire de la recherche. On peut se poser des questions sur le fait d’exposer les hypo­thèses en même temps: masque, pas masque, confinement ou pas, etc. Sachant que les gens n’ont pas les filtres pour faire la différence entre hypothèse de travail et connaissance acquise. Je n’ai pas de réponse, mais tout cela me laisse perplexe. Moi, en tous les cas, je n’avais jamais assisté à un tel clash entre la science en train de se faire, la façon de la communiquer et les impacts que cela peut avoir sur la population.”

Il faudrait sans doute revoir profondément la manière dont l’esprit critique est enseigné, dans l’enseignement secondaire particulièrement, précise Antoine Van Vooren. “Actuellement, dans les lycées ou athénées, “remettre en question systématiquement les informations” c’est “bien”. Ne pas le faire systématiquement, “pas bien du tout”. Cette vision est fausse. L’esprit critique ce n’est pas ça. Ce n’est pas douter de tout. C’est savoir de quoi on peut douter et savoir de quoi il n’est pas utile de douter. S’il y a un consensus scientifique solide pour dire que la Terre est ronde, il faut arrêter de douter qu’elle est ronde. Si je vois passer une information de France-Soir selon laquelle le Covid a été créé par Bill Gates pour implanter des puces 5 G, là, il faut se poser des questions. Mais c’est toute la ­difficulté. Faire le tri.” Et pour ce faire, il n’y a vraiment rien de mieux que le raisonnement scientifique. Et ­soumettre méthodiquement ses idées à l’expérience des faits… Façon XIXe.

Cet article est issu du dossier "La science en questions" publié dans le Moustique du 31 mars 2021

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