Pourquoi le vaccin russe Spoutnik V divise l'Europe

Spoutnik V n’a toujours pas été homologué par l’Agence européenne des médicaments. - AFP
Spoutnik V n’a toujours pas été homologué par l’Agence européenne des médicaments. - AFP
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Pointée pourtant pour la lenteur de sa campagne vaccinale, l'Union européenne ne se presse pas pour autoriser le vaccin russe sur son sol. Certains pays s'impatientent.

Souvenez-vous, en août dernier. Vladimir Poutine affirme que la Russie a développé le « premier » vaccin contre le coronavirus. Cette victoire revendiquée par le Kremlin dans la course au vaccin laisse néanmoins les scientifiques dubitatifs. De fait, le développement de ce sérum baptisé « Spoutnik V », en référence au satellite soviétique, premier engin spatial mis en orbite, est critiqué pour sa précipitation et son manque de transparence. D'autant plus que la phase 3 des essais n'a pas été validée, ni même enclenchée. Son efficacité ne peut donc être confirmée, contrairement à ce que prétend le président russe. La méfiance internationale est palpable.

Pourtant, sept mois plus tard, les moqueries sont finies. Relativement peu coûteux, plus facile à conserver et à transporter que d'autres, le vaccin russe affiche des performances insolentes: une efficacité à plus de 91,6% contre les formes symptomatiques du Covid-19, et à peine moins pour les variants, selon les conclusions de la prestigieuse revue The Lancet. Ce qui le place dans le peloton de tête mondial.

Une arme géopolitique

D'abord sceptique, l'Europe hésite désormais à faire de Spoutnik V, déjà autorisé dans une cinquantaine de pays, un outil supplémentaire dans la lutte contre le coronavirus. Une demande d'homologation est d'ailleurs actuellement examinée par l'Agence européenne des médicaments... depuis le 3 mars dernier. Si cet examen prend plus de temps que les autres, c'est à cause d'une mauvaise coopération des Russes sur les données, justifie l'EMA. L'UE ne semble toutefois pas pressée non plus. Pour l'heure, aucune négociation n'a été engagée entre la Commission européenne et le producteur du vaccin, le Centre Gamaleya.

Vladimir Poutine

Vladimir Poutine dit avoir été vacciné, loin des caméras et sans préciser préciser quel vaccin, parmi les trois développés par son pays, il a reçu. - AFP

Même en cas d'avis favorable, toute la question est de savoir si les Européens en voudront. La position de Thierry Breton, commissaire chargé du volet industriel de la stratégie vaccinale européenne, est claire : Spoutnik V sera au mieux « un vaccin de complément ». Le 21 mars dernier, il estimait même que l'UE n'en avait pas besoin, préférant donner la « priorité aux Européens ». Ce à quoi Vladimir Poutine a répondu : « Nous n'imposons rien à personne. Quand nous entendons de tels propos de la part de diplomates, on peut se demander quels sont les intérêts protégés, ceux des laboratoires pharmaceutiques ou ceux des Européens. »

Le ministre français des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian n'a pas caché son aversion pour le vaccin russe. « À la manière dont c’est géré, c’est plus un moyen de propagande et de diplomatie agressive qu'un moyen de solidarité et d’aide sanitaire », a-t-il déclaré vendredi, accusant Moscou mais aussi Pékin de se livrer à une guerre d’influence pour faire du vaccin une arme géopolitique.

L'Allemagne est prête à l'utiliser

Si la France freine des quatre fers le recours au vaccin russe, d'autres pays font pression dans l'autre sens. Depuis plusieurs semaines, l'Allemagne se dit prête à l'utiliser si l'EMA donne son feu vert. « Au-delà de nos différences politiques, qui sont importantes, il est possible de coopérer [avec la Russie] sur le plan humanitaire dans le contexte de la pandémie », avait déclaré Angela Merkel en janvier dernier. En cas d'approbation sur le marché européen, « je préférerais une commande européenne, mais si ce n’était pas le cas, nous devrions emprunter une 'voie allemande', ce qui est possible et ce que nous ferions », a prévenu la chancelière allemande le 19 mars.

En Italie, plusieurs régions ont fait part de leur intérêt, en dépit des réticences affichées par Rome. « On ne peut plus demeurer dans une situation où nous pouvons faire l'objet de chantage de la part des entreprises pharmaceutiques », a déclaré vendredi dernier le président de la Campanie, après avoir signé un contrat pour l'achat massif de doses du vaccin russe, bien que celui-ci n'ait pas encore été validé par les autorités européennes.

Livraison de Spoutnik V au Venezuela

Quelque 100.000 doses de Spoutnik V livrées au Venezuela. - AFP

Spoutnik V gravite à l’Est

Jusqu'ici, la Hongrie reste officiellement le seul pays de l'UE à utiliser Spoutnik V, mais aussi le vaccin chinois Sinopharm. Ces décisions, hors de toute procédure commune, ont permis au pays de passer en tête du classement européen de la vaccination, avec 21,6 % de sa population ayant reçu au moins une dose, même si, précise Le Monde, « cette politique tous azimuts n’a pas encore eu d’impact sur la mortalité dans le pays qui enregistre quelque 200 décès par jour ».  

Cette exception hongroise inspire dans la région. Le 1er mars, la Slovaquie a importé à la surprise générale 200.000 doses du vaccin russe, provoquant la démission du Premier ministre. « Ce vaccin nous divise ici, il nous divise à l'étranger et il remet en question le processus européen », a regretté le ministre slovaque des Affaires étrangères, qualifiant ce sérum controversé « d’outil de guerre hybride ». Alors que son pays est le plus touché d'Europe, le président tchèque Milos Zeman s'est également tourné vers la Russie, mais le ministère de la santé s'y est opposé dans l’attente de l’avis de l'EAM.

Les autorités polonaises ont quant à elles exprimé un net refus, dans un pays encore profondément méfiant vis-à-vis de son puissant voisin. Mais qu'importe. Face à l'intérêt croissant des puissances européennes, Vladimir Poutine tient déjà sa revanche.

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