Toutes militantes?  Tous engagés? 

Manifestation Bruxelles 8 mars 2020 @BelgaImage
Manifestation Bruxelles 8 mars 2020 @BelgaImage
Teaser

Les jeunes sont-ils à l’avant-garde des courants de pensée progressistes? Ils seraient tous antiracistes et elles seraient toutes féministes. Ils et elles auraient tout compris des enjeux d’aujourd’hui et de la parole décomplexée. Et pourtant…

Angèle? Icône féministe. “Balance ton quoi”? Hymne de génération. Lous And The Yakuza? Il faut écouter ses textes qui évoquent le viol, le racisme, l’anticolonialisme. L’univers de Christine And The Queens? Un questionnement sur l’identité de genres. Eddy de Pretto? Une remise en question de la masculinité toxique et de la “virilité abusive”. Incarnation des courants de pensée qui traversent notre société, ces artistes ont conquis le cœur de la jeune génération. Mais l’ont-ils embarquée dans leur engagement pour autant? Les jeunes se trouvent-ils là où souffle le vent de la libération de la parole? La réponse est nette: “Non, on n’est certainement pas tous féministes, antiracistes, ni pro-LGBT, tranche Magali, 22 ans. L’autre jour, je parlais à un ami blanc qui n’est pas du tout confronté aux violences racistes. Il refusait de comprendre qu’au quotidien, les personnes racisées éprouvent un sentiment d’insécurité à cause des cas de violences policières”.

Beaucoup de jeunes reconnaissent que leur avis sur les questions de féminisme ou d’antiracisme n’est pas nécessairement éclairé. Selon une étude réalisée par Other Talk sur le thème de la migration, la majorité d’entre eux se classent dans le “moveable ­middle”, le groupe des indécis. Ils ne mettent pas en doute le bien-fondé des luttes actuelles, mais ­regrettent parfois la façon dont elles sont menées, certains déplorant un activisme “trop extrême”. Une jeune intervenante de l’enquête d’Other Talk précise qu’elle a “l’impression que beaucoup de jeunes filles revendiquent le féminisme sans comprendre la base de ce mouvement. Ce qu’elles veulent, ce n’est pas l’égalité, mais la supériorité des femmes”.

Autre critique émise par la jeunesse: la difficulté de débattre de sujets sensibles sans être taxé de raciste ou d’homophobe. Nathan, ingénieur du son de 22 ans, s’est longtemps opposé à ce qu’il appelle le “militantisme bien-pensant”. Aujourd’hui, même s’il est moins catégorique, il reste convaincu que l’obsession du politiquement correct empêche les activistes de rallier des gens à leur cause - voire donne du grain à moudre à leurs opposants. “J’avais l’impression, dit-il, que les militants s’attaquaient à des problèmes qui n’en étaient pas vraiment - l’humour, par exemple.”  

La question de l’humour est particulièrement clivante. Certains, comme Nathan, pensent que les blagues sont inoffensives et donnent de la visibilité aux inégalités. D’autres, comme Magali, sont convaincus que l’humour est un vecteur de discriminations systémiques. La polémique suscitée par le groupe Facebook Louvain-le-Mec a parfaitement illustré le gouffre d’incompréhension qui sépare ces deux camps. Pour rappel, cette page réservée aux étudiants de Louvain-la-Neuve a été supprimée suite aux publications sexistes, homophobes et racistes - à visée humoristique, selon la description du groupe - qu’elle abritait. Sur les réseaux sociaux, des étudiantes se sont étonnées de voir l’affaire prendre de telles proportions. Magali se désole: “Ces filles ne comprennent pas qu’on puisse s’offenser “juste” pour des blagues qui ont un impact énorme sur l’imaginaire collectif. Quand on voit ça, on se dit qu’on a encore beaucoup de chemin à faire”.

Jeunesse à deux vitesses

Comment expliquer que certains jeunes soient conscientisés et d’autres pas? “C’est un manque d’information, explique Laura, étudiante de l’UCLouvain. Récemment, un ami m’a annoncé qu’il voulait faire une black face à l’occasion d’une soirée entre colocs. Je lui ai dit qu’il ne pouvait pas, mais il n’a pas compris et a commencé à s’énerver. Dans ma tête, tout le monde sait que faire une black face est irrespectueux.” Plusieurs militants le reconnaissent: à partir du moment où ils commencent à défendre une cause, ils ont tendance à entrer dans une sorte de bulle. Ce phénomène s’explique par les rencontres qu’ils font, mais aussi par les algorithmes des réseaux sociaux leur suggérant des contenus similaires à ceux qu’ils consomment. Ils finissent par oublier que leur avis n’est pas forcément celui du reste de la société.

À travers cette discussion sur la black face, j’ai eu une petite piqûre de rappel, pointe Laura. J’ai réalisé qu’il y a encore beaucoup de gens qui ne sont pas du tout alertés sur ce genre de problématiques.” Pour conscientiser les jeunes, la sensibilisation dans les écoles est cruciale. Charlotte, professeure de français de 24 ans, en est convaincue. En secondaire, elle constate que les élèves sont souvent influencés par les idées de leurs parents, ou n’osent pas aller chercher des informations par eux-mêmes. “J’ai abordé une séquence sur le féminisme avec des élèves de quatrième secondaire et ils ne savaient tout simplement pas ce que c’était”, dit-elle. Aborder le sexisme, le racisme et l’homophobie à l’école permet aussi de court-circuiter l’influence des réseaux sociaux. “Ces plateformes sont la première source de préjugés chez les élèves, explique Fanchon Grossen, formatrice pour l’association École sans racisme. Beaucoup ne s’informent que sur les réseaux sociaux et ne regardent pas le journal télévisé.

Question d’éducation

Au sein de ce programme, Fanchon Grossen propose des workshops dans les écoles flamandes et bruxelloises sur le thème des préjugés. Elle aussi a constaté que l’ouverture d’esprit des jeunes dépend beaucoup de leur contexte familial - familles plus ouvertes, meilleure représentation des diversités ou, au contraire, propos négatifs sur certaines catégories de personnes entendus au sein du foyer. Cela ex­plique de grosses divergences d’opinion parmi les jeunes. “Nous remarquons que, dans les classes où les élèves ont des cultures et des religions différentes, les opinions sont plus tranchées sur certains sujets. C’est parfois plus ­compliqué d’aborder l’homosexualité, par exemple.”

against manspreading @BelgaImage

Berlin, février 2021. Deux jeunes activistes dénoncent le “man spreading”,  l’habitude  des hommes  d’écarter  les jambes dans  le métro...

La jeunesse n’est pas parfaite. C’est elle qui le dit. Les militants, en particulier, ont une opinion plutôt dure de leur génération, même s’ils reconnaissent que des progrès ont été faits ces dernières années. Du côté associatif, on est beaucoup plus optimiste. Chez École sans racisme, on trouve les élèves très ouverts de manière générale. De plus, le fait que beaucoup soient indécis par rapport à des questions comme la migration est plutôt vu comme une bonne chose. “Cela signifie qu’on peut toujours les faire changer d’avis”, explique Fanchon Grossen. Dans les zones rurales, les jeunes sont un peu plus craintifs par rapport à la question de la migration, ou connaissent moins bien la thématique. “Mais dans l’ensemble, le bilan est très positif”, résume la formatrice.

Même son de cloche du côté d’Amnesty International Belgique. Diane Semerdjian, chargée de la mobilisation et de l’activisme digital des jeunes, affirme que la nouvelle génération est très lucide sur les enjeux avec lesquels elle va devoir jongler à l’avenir. “L’engagement des jeunes est remarquable, dit-elle. Avant la Covid-19, leurs mobilisations se sont disséminées dans le monde entier! On voit aussi apparaître de nouvelles formes d’engagement, comme ces colleuses d’affiches qui visibilisent les victimes de féminicide dans l’espace urbain.”

Avec les jeunes, Diane Semerdjian aborde justement la question du sexisme et du consentement dans le cadre de la campagne #JDIWI. “On a fait de belles avancées, mais certains stéréotypes restent ancrés”, explique-t-elle. Selon un sondage réalisé en 2020 à la demande d’Amnesty International et SOS Viol, un tiers des Belges de moins de 26 ans pensent que si l’on ne refuse pas explicitement un rapport sexuel, ce n’est pas un viol. Parallèlement, 80 % des jeunes interrogés sont favorables à ce que la violence sexuelle soit abordée à l’école. “C’est pourquoi la sensibilisation doit continuer, et le travail d’éducation permanente doit être engagé dès le plus jeune âge”, conclut Diane Semerdjian.

 

Plus de Actu

Les plus lus

Notre Selection