Still Standing : interdite dans les salles, la culture a envahi nos villes

La Grand Place de Louvain-la-Neuve, occupée par les manifestants. (Belga)
La Grand Place de Louvain-la-Neuve, occupée par les manifestants. (Belga)
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Les différences de traitement entre les secteurs d’activité choquent toujours le monde culturel belge. Un sentiment d’injustice ne fait que croître. Les tentatives de représentations en toute sécurité sont stoppées nettes, alors qu’à l’étranger, certains pays relancent les spectacles à petits pas.

Ce samedi, ils étaient encore dans les rues, sur les places. Dans le calme ou le bruit, les acteurs du secteur culturel belge ont à nouveau tenu à montrer qu’ils existent face à ceux qui leur donnent le sentiment de les oublier. C’était la troisième manifestation générale de la culture depuis le début de la crise sanitaire, depuis que le secteur est à l’arrêt. A l’initiative de ce mouvement, le collectif Still Standing (toujours debout), un nom qui se justifie de plus en plus avec le temps pour « un rassemblement de circonstance qui réunit des travailleurs de la culture, des lieux culturels et des fédérations artistiques ».

Cette fois-ci, l’idée était non plus simplement de protester mais bien de travailler, de laisser la place aux arts, de « faire culture », pour reprendre les mots du collectif. Chaque acteur culturel était invité à amener un peu de son occupation, de sa passion où et comme il le pouvait.

« Nous ferons culture en campagne, en ville, dans la circulation, dans les transports en commun. Nous ferons culture dans les files d’attente, les lieux de consommation, les musées ou les lieux de culte. Sur les ondes, les trottoirs, les vitrines, les murs ou les façades. Dans les rues, ou sur nos balcons. Partout où la société continue de tourner, partout où nous le pourrons malgré les importantes restrictions de libertés, nous ferons culture ! », indiquait l’équipe de Still Standing.

Un concert à Liège. (Belga)

Un concert à Liège. (Belga)

Des actions partout

300 actions se sont ainsi déroulées dans plus de 100 villes : Bruxelles, Namur, Liège, Dinant, Verviers, Tournai... Dans la capitale, certains cinémas se sont transformés en musée d’un jour, respectant leurs protocoles sanitaires. Les places ont été également occupées, comme la place Sainte-Croix à Flagey où les acteurs échangeaient des témoignages, ou bien à la Grand Place de Louvain-la-Neuve où le secteur culturel du Brabant wallon s’était mis en scène dans une grande course qui ne démarrait vraiment jamais, métaphore d’une reprise promise qui n’est toujours pas là.

Représentation derrière des barrières à l'abbaye de Floreffe. (Belga)

Partout les manifestants sont issus de troupes théâtrales, centres culturels, cinéma, salles de spectacles... Mais certaines plus grosses structures ont pris part aux contestations. A Floreffe, le festival Esperanzah! a investi l’abbaye qui les accueille chaque été. Pour l’occasion, le lieu était devenu un zoo humain. Dans les cages, artistes et techniciens de l’événement se produisaient. « C'est un paradoxe que nous avons mis en évidence. Les parcs zoologiques peuvent ouvrir, mais la culture reste fermée. Nous avons créé un parc artistique pour espèces en voie de disparition, qui présente non pas des spectacles car il s'agit d'une action politique, mais des spécimens en pleine action, tels que des artistes, musiciens, chanteurs de régisseurs... », a expliqué Jean-Yves Laffineur, programmateur d'Esperanzah! à la RTBF.

Un concert n'est pas une messe

Le monde belge de la culture demande de ne plus être relégué au second plan par le gouvernement et souhaite que celui-ci revoie sa façon de gérer la crise. Les professionnels des arts et du spectacle se sentent victimes d’une injustice au regard des activités qui ont pu reprendre sous conditions. En effet, seuls les musées ont pu rouvrir. Tous les autres secteurs culturels attendent encore.

Le culte, par exemple, est autorisé. Sous conditions strictes certes, mais ce cadre fait rêver certains artistes. C’est le cas de Quentin Dujardin, guitariste de la commune de Clavier, qui a souhaité organiser des mini-concerts le week-end dernier en suivant scrupuleusement le cadre fixé aux messes. Il comptait se produire pendant 50 minutes devant des publics de 15 personnes, masquées et distantes. Le public s’est arraché les quelques places en quelques minutes. Il s’agissait non pas particulièrement de fans du musicien, mais surtout de soutiens qui voulaient encourager la démarche, issus de milieux culturels ou religieux. Bien que sanitairement peu dangereux, ce concert était tout de même hors la loi. La police y a donc mis fin après quelques notes. L’artiste et son public risquent tous des amendes.

Quentin Dujardin, avant son concert. (Belga)

Quentin Dujardin, avant son concert. (Belga)

Un événement qui a, en partie, provoqué la troisième campagne de Still Standing. « Cette accumulation de nouvelles règles, qui reposent sur des arrêtés limités dans le temps (et non sur des lois), se contredisent, créent des réalités parallèles observables chaque jour et sont appliquées différemment d’un endroit à l’autre du pays, rend caduc le principe selon lequel “nul n’est censé ignorer la loi” et brise le principe d’égalité entre citoyens. Des normes qui ne sont pas claires ne peuvent servir de fondement à des poursuites, surtout lorsqu’elles s’attaquent à nos droits fondamentaux et sont contraires aux principes d ‘un Etat de droit », écrit notamment le collectif.

La ministre de la Culture en Fédération Wallonie-Bruxelles, Bénédicte Linard (Ecolo), a répondu aux manifestants sur Twitter. Elle estime que leurs demandes sont justifiées et qu’il est temps que le secteur se remette au travail. « C'est vital, tant pour les travailleuses et travailleurs de la culture que pour le public qui a besoin de retrouver des espaces de liberté, de réflexion et de détente. Les protocoles permettant cette reprise progressive sont prêts. Il est temps que le Codeco donne enfin des perspectives au secteur culturel. »

A l'étranger, on essaie

On peut comprendre la réaction de la culture belge si elle regarde ce qu’il se passe chez nos voisins ou à l’autre bout du monde. En effet, ailleurs, le secteur est moins cadenassé ou peut au moins se projeter grâce à des échéances.

En France, par exemple, il a déjà été décidé que les festivals pourraient avoir lieu, mais dans un contexte strict et inédit : 5.000 spectateurs assis. La tenue des bars et stands de restauration dépendra du contexte sanitaire de l’été. De telles promesses sont absentes des discours du monde politique belge.

En Espagne, la culture tente des choses : cinémas, théâtre et salles de spectacles sont ouverts. Les jauges sont très réduites, les règles sanitaires y sont strictes mais au moins, il est possible d’aller voir un film, un concert ou une pièce. Le ministre espagnol de la Culture, José Manuel Rodriguez Uribes , tient à montrer qu’il s’agit d’endroits sûrs si les mesures y sont bien appliquées.

De l’autre côté de l’Atlantique, en Floride, l’opéra de Palm Beach a organisé un festival en plein air pour une jauge de 1.000 spectateurs, 1/6e de la capacité de l’amphithéâtre. 6 spectacles sont prévus. C’est le plus gros événement culturel des Etats-Unis depuis le début de la pandémie. Et là encore, tout le monde est masqué et la température de tout le public est prise avant les représentations.

De faibles promesses mais des règles sévères à suivre à la lettre… pas forcément de quoi s’extasier. Mais pourtant, en Belgique, c’est le genre de lueurs d’espoir qui fait rêver la culture.

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