Benjamin Biolay “J’aime la fête, la mer et les voyages"

BelgaImage - Benjamin Biolay
BelgaImage - Benjamin Biolay
Teaser

Benjamin Biolay a été sacré d'un doublé aux Victoires de la Musique, en remportant le prix de l'artiste masculin de l'année, mais également celui du meilleur album pour “Grand Prix”. Nous avions rencontré le chanteur à l'occasion de la sortie de ce neuvième album, qui l'a replacé en pole position.

Après les tangos argentins et l’accordéon du diptyque “Palermo Hollywood”/“Volver”, Benjamin Biolay négocie un nouveau virage avec “Grand Prix”, disque de onze chansons enregistrées pied au plancher et en formation serrée: un guitariste, un claviériste, un batteur et basta. Mêlant métaphores automobiles (La roue tourne, Comme une voiture, Ma route), délires cinéphiles (Papillon noir) et références à ses héros (Ayrton Senna sur la bossa Interlagos (Saudade), New Order sur Comment est ta peine, Arctic Monkeys sur Idéogrammes), B.B. bientôt quinqua se livre aussi au détour de quelques couplets à une introspection d’une rare sincérité. Vingt ans après le conceptuel “Rose Kennedy”, ce “Grand Prix” aux sonorités rock rappelle que son auteur n’en fait qu’à sa tête et évolue loin au-dessus de la mêlée.

Le titre “Grand Prix” a été utilisé pour un album des Écossais Teenage Fan Club et par John Frankenheimer pour son film réalisé en 1966 avec Yves Montand. Vous êtes fan?
BENJAMIN BIOLAY - J’aime Teenage Fan Club, mais “Grand Prix” est loin d’être leur meilleur disque. Le titre de mon album est clairement un hommage au Grand Prix de John Frankenheimer qui se déroulait dans le milieu de la Formule 1. Bien sûr, c’est romancé, mais les séquences de course sont impressionnantes. Et puis j’adore ce mot, “Grand Prix”. Pour la F1, on l’utilise dans toutes les langues sauf en espagnol.

Peut-on parler d’album concept comme le fut votre premier disque “Rose Kennedy” en 2001?
Oui, c’est la même démarche, mais je maîtrise beaucoup mieux le sport automobile que la vie de Rose Kennedy. À l’époque, j’avais lu tous les livres évoquant le clan Kennedy pour me documenter. La Formule 1, je connais mieux. C’est ma madeleine de Proust depuis mon enfance. Je me vois encore dans le canapé familial, le dimanche après-midi à 15 h, pour suivre le Grand Prix. Mes oncles font la sieste et moi je ne rate pas une miette de la course. Pour préparer ce disque, je ne me suis pas contenté des grands prix. J’ai aussi suivi les essais qualificatifs, lu la presse sportive, épluché les interviews. Je ne voulais pas raconter de conneries.

Vous évoquez la dimension shakespearienne des pilotes de F1. Qu’est-ce qui vous fascine chez eux?
Ils ont des destins complètement fous. La première chanson conçue pour ce disque est Grand Prix. Je l’ai écrite le 5 octobre 2014, lors de l’accident fatal du pilote français Jules Bianchi au Grand Prix de Suzuka. J’étais bouleversé. Ce jour-là, j’ai su que ce serait le thème de mon prochain album. Je sais de quoi je parle. J’ai eu la chance d’en faire. Il y a une compétition de F1 biplace au circuit Paul Ricard du Castellet. C’est une sensation indescriptible. Une fois que tu y as goûté, c’est plus fort que toi. Tu ne penses qu’à ça, même si tu sais qu’il suffit d’un blocage de tes roues dans un virage pour mourir. C’est plus fort que tout. Et du coup, on est dans la jouissance de l’existence à chaque instant, car on sait que notre vie ne tient qu’à un fil.

Virage, dérapage, point mort… Le champ lexical de l’univers automobile est franchement idéal pour parler de votre propre existence.
C’est vrai et il y a beaucoup de similitudes avec le métier de chanteur, sauf le danger de mort. Nous sommes sur la route, nous avalons des kilomètres. Toujours à fond, toujours décalé de la réalité. Un pilote de F1, il roule en boucle sur un circuit. Nous, en tournée, on voit les mêmes loges, les mêmes parkings d’autoroute, les mêmes chambres d’hôtel. Il y a un côté répétitif, mais la magie est là à chaque concert… La chanson Ma route parle autant de mon métier que de celui de mes héros pilotes.

Sur l’album, vous n’hésitez pas à chanter “Mon cœur est un vieux moteur”. Est-ce un aveu?
J’approche de la cinquantaine, ce n’est donc pas tout à fait faux. Avec le recul, je constate qu’un album concept, où vous parlez pourtant d’un thème global, vous permet de plonger au plus profond de vos propres sentiments. Je suis davantage dans la sincérité dans “Grand Prix” et “Rose Kennedy” que dans un disque comme “Vengeance” où je disais pourtant “je” dans chaque chanson.

Musicalement, les guitares sont remises à l’avant-plan sur “Grand Prix”. Ça change tout?
La guitare est la matrice de ”Grand Prix”. En composant à la guitare, j’ai échappé aux réflexes que j’ai lorsque je crée au piano ou sur des claviers. Sur l’album, c’est Pierre Jaconelli qui fait toutes les grattes. Il a un son très puissant et je savais qu’il fallait que je suive avec ma voix. Je ne pouvais pas être dans la réserve ou le chanté/parlé. C’est parfois maladroit, mais ça a son charme.

“Grand Prix” a été enregistré en quatuor. C’est le fantasme du groupe rock?
Ce seront les mêmes musiciens sur scène et il y aura aussi une bassiste paraguayenne avec nous. Un groupe rock, c’est effectivement le fantasme de mon adolescence que je n’ai pas réussi à assouvir. Mais c’est aussi conjoncturel. La France et les groupes rock, ce n’est pas vraiment ça. Hormis Indochine, je n’en vois pas beaucoup aujourd’hui. On est plus dans une tradition de chanteuse et de chanteur. Un groupe, c’est comme un gang. il y a des codes, de la tension, des crises d’ego, des disputes, mais c’est euphorisant. Si tu poses la question à Johnny Marr, il te répondra que ses meilleurs souvenirs de musicien, c’est avec The Smiths qu’il les a eus, pas en solo. Dans The Strokes, il n’y a qu’un seul chef, c’est Julian Casablancas. Chez les Arctic Monkeys, c’est Alex Turner. Avec “Grand Prix”, j’ai eu le même fonctionnement. En tant qu’auteur-compositeur, j’étais le leader. Je donnais l’impulsion et après c’était “open bar”, les musiciens venaient avec leurs idées et jouaient.

Vous restez un artiste “à albums”. À l’ère de Spotify, ce n’est pas démodé?
C’est complètement obsolète. Après avoir terminé “Grand Prix”, j’ai passé des heures à réfléchir sur l’ordre des morceaux. Au sein de ma maison de disques, ils n’en avaient rien à foutre. Ils me disaient que les gens allaient se faire leur propre playlist sur Spotify et qu’ils n’écouteraient probablement pas tout le disque en entier. Ils ont raison, je ne me fais aucune illusion. Mais pour moi, ça reste important. Écrire des chansons hétéroclites ou un single, ce n’est pas trop mon truc. J’ai besoin d’avoir une ligne de conduite. Pour “Grand Prix”, j’ai voulu que tout soit cohérent. Les morceaux, la pochette, les clips, le vinyle, les photos. J’ai choisi quatre illustrateurs pour faire des affiches de concerts. J’ai fait péter les budgets. Tant que c’est encore possible, j’en profite.

La musique reste pour vous un meilleur exutoire que le cinéma?
Un comédien, il joue un rôle. La musique me procure un vocabulaire qui permet d’évoquer ma propre tristesse, ma mélancolie, mes failles. Bref, des trucs très sombres que j’ai du mal à exprimer dans la vraie vie. Dans la vraie vie, je ne suis pas un mec romantique qui reste dans la pénombre de sa chambre pour réfléchir. Je viens du Sud, j’aime la fête, la mer, les voyages. J’ai beaucoup d’humour. Mais je n’ai pas envie d’écrire des chansons drôles. Les trucs pour faire rire, genre Obladi oblada, ça m’emmerde. Quand tu penses que McCartney a imposé ça en face A d’un 45 tours des Beatles et a mis un joyau comme Revolution sur la face B. Je comprends que Lennon lui en a voulu.

Où vous situez-vous dans la chanson française?
En Argentine où je passe quand même beaucoup de temps, on me surnomme “l’enfant terrible de la chanson française”. Outre le clin d’œil à l’œuvre de Jean Cocteau, je trouve que c’est affectueux. Ma famille musicale, c’est Hubert Mounier de L’Affaire Louis Trio, qui nous a quittés en 2016 et Keren Ann, qui a toujours été à mes côtés. Elle chante d’ailleurs sur “Grand Prix”... Pour le reste, je suis ma propre route et je fais le truc à ma tête. Quand j’ai annoncé que j’allais faire un album rock, il y a eu beaucoup de crispations autour de moi. Un peu comme lorsque j’ai fait de la musique urbaine sur “À l’origine” il y a quinze ans, lorsque j’encensais Booba ou que j’invitais Orelsan en studio. On me crachait dessus alors qu’aujourd’hui tout le monde veut faire du hip-hop. Dès que tu as Booba, Damso ou Orelsan qui font quelque chose de génial, on se ramasse directement derrière cent cinquante clones. Je trouve ça insupportable... J’ai un respect infini pour le public, mais aucun respect pour la mode et les tendances.

 

Plus de Aucun nom

Notre Selection